«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait son cœur, il ne se doute pas avec quels cris les gens qu’il veut conquérir se plaindront d’être maltraités. Il est plein de lui, de son art, quand toute personne qui paie exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement. Pour réussir, il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans son milieu de peintres, sa réputation.»

Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui dépouillait impitoyablement les visages de leur bourre molle, faisant apparaître en ce monsieur si parfaitement correct un masque de faune, en tel autre, la paupière plissée et l’allure d’un éléphant.

Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile leur présentait une face bouffie, qui leur paraissait odieusement vulgaire: «Mon portrait, ma chère, mais c’est une horreur. Je ne veux pas le voir.» La canaillerie inconsciente de certains regards, leur hébétement, il saisissait tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, sans accommodements, ni compromissions, et de l’idéal mondain tout de vernis et de politesse. La folie était de vouloir les faire vivre ensemble, chacun ne pouvant entièrement absorber l’autre.

Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette du vestibule, Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay son entrée en ménage. Elle avait d’abord acheté trois lustres, dont un tout petit, charmant, en forme de poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer par quelque chose de plus utile!»

—Madame, approuva le vieil avocat, sa redingote largement ouverte sur l’énorme surface de son gilet blanc, c’était assurément une idée de très jolie femme.

Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas noir, réclama son bras. Le dîner était annoncé.

Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, un massif de gloxinias répandait sur la nappe et dans les cristaux les reflets éclatants de son velours pourpre. Aux extrémités du couvert, sous de petits abat-jour soufre, les ampoules que portaient de hauts candélabres diffusaient sur les épaules et sur les smokings une lumière douce comme de l’huile.

Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient encore enflammées de bougies ruisselantes dans des bobèches, avaient appartenu à un grand-oncle de M. Lafaurie, Mgr Blandin, dont Napoléon distingua lui-même les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. La corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient de précieuses bouteilles, portaient les armes de l’évêché. Autour de ce surtout massif, les pauvres chanoines, tremblants encore des orages de la Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, par tradition, gardait encore dans sa mémoire quelques bribes éparses de leurs aventures. Il savait en tirer parti. Quand sa table réunissait une société dont l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon remontait en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier de Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité même des vieilles dames était égayée.

Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. Installé à la droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu était réjoui par la rangée décroissante des verres effilés, qui rappelaient devant chaque assiette la disposition d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur lequel les grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré de bien dîner et en savoure d’avance toute la jouissance.

Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions profondes et secrètes, en ne laissant point passer un plat sans l’apprécier. Pour le célébrer, il interrompait sans fausse honte la conversation la plus apprêtée. Il en résultait souvent une détente dont tout le monde lui savait gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un lièvre à la royale dont le fumet noyait les cerveaux. Mme Lafaurie, à l’écouter, éprouvait une exaltation bourgeoise de ses sentiments. La qualité des plats qu’on servait lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, elle ne pouvait douter que sa table fût incontestablement supérieure aux plus renommées.