M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus le massif de fleurs éclatantes. Il fit se récrier à côté de lui une vieille dame, au visage long et parcheminé, en rappelant que la gelée de groseille accompagne chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; M. Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la discussion ne laissa pas de doute sur l’excellence de la sauce forte.

La conversation se fixa un moment sur les bizarreries spéciales à divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent pour émettre toutes sortes de contes. Mais M. Lafaurie aiguilla habilement l’entretien vers d’autres sujets.

Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait à peine leur conversation, qui allait d’une partie sensationnelle aux danses défendues par l’archevêché. Roger Montbadon, les cheveux relevés sur un front très haut, blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé devant lui pour le convaincre.

Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, essaya de se jeter dans ces commentaires. Mais ses propos venaient mourir sur l’épaule froide d’une de ses voisines, obstinément tournée de l’autre côté. C’était une mince et hautaine jeune fille, qui avait une figure de porcelaine rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en disait long sur les différences sociales que le pauvre artiste fourvoyé ne mesurait pas.

Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement assisté à Londres. Bien qu’il se sentît las et attristé, il restait le spectateur dont les yeux sont toujours ouverts sur la vie. A deux reprises, un regard rapide de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit l’engrenage silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? Odette, au contraire, assise non loin de lui, évitait ses yeux; plusieurs fois, comme il lui adressait la parole, elle avait paru troublée et embarrassée. Mais, à ce point de ses réflexions, le nom de Paule lancé dans la conversation le frappa soudain.

Un domestique venait de faire le tour de la table, versant dans les verres un vin doré et jetant d’une voix sourde dans chaque oreille: Château-Yquem 93. M. Peyragay, mis en verve par le feu caché de ce grand vin à la fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune fille. Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle de donner à ses récits un tour dramatique. Dans la grande lutte avec Crochard, son humeur faisait ressortir un côté plaisant. En conteur incomparable, il noircissait et il égayait, passant de l’isolement de l’orpheline à la ruse entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les cils blancs, les mouvements de sa longue barbe animaient la scène.

Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments suivit les courbes de la table.

Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait jugé que Paule s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit la maison isolée sur le bord de l’eau. Sa mère, Mme Montbadon, une très vieille et austère dame, évoqua d’une voix blanche des choses terribles. La campagne lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude d’être assassinée. Sa figure longue, un peu chevaline, exprimait l’horreur et l’étonnement. Les idées d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune fille dût se débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve que les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de vieux domestiques, des rochers de fidélité, mais le type en était perdu, et le voisinage des usines avait tout gâté.

M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous une autre face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, la mise en marche des convoitises encerclant de loin la jeunesse et l’inexpérience:

—Le paysan, dit-il, est rapace.