Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une chose invisible:

—Il veut tout pour lui!

Une expression dure figea lentement son beau visage—ce visage qui avait jusque-là répandu sur la diversité des propos de table un sourire affable et épicurien. Il dissimulait un fond tyrannique. La défense de ses intérêts lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois instinct, habitude et idée maîtresse, protestation de toute sa vie contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, exercé à calculer ses propres affaires, n’avait pas été dressé à intervertir les rôles humains. On pouvait voir d’ailleurs une grandeur dans cette défense: elle représentait, en même temps que ses intérêts particuliers, des principes de droit, d’organisation sociale et des idées d’ordre.

Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer Crochard. Elle se laissait intimider. Son jeune neveu, Roger Montbadon, qui portait le ruban de la croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile. M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il connaissait l’homme. Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires quelques remarques humoristiques que favorisait le nom de Crochard.

Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans heurts vieilli à Valmont: d’honnêtes gens, non point très actifs, un peu négligents, mais dévoués dans le fond du cœur et dont sa mère était adorée. Installés pour toute leur vie dans des maisons éparses au bord du domaine, ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de très anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: Trompette, que M. Seguey avait achetée à un officier, de l’année même où avait été plantée quelque vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs qui disparaissaient pour ne plus renaître?

En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au point de vue mondain la situation de la jeune fille. Elle n’aurait pas dû demeurer seule. Il croyait découvrir en Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir compte de l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, ne pouvait pas être tolérée:

—Cela ne se fait pas.

Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à un milieu qui manquait de tact.

Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux côtés de la longue table. La dureté des jugements mondains atteignait en lui une douleur latente. Lui aussi, un jour, il serait peut-être exécuté. Rien ne le laverait du tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa pensée se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui passait parfois de si triste dans ses silences.

Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, debout devant un buffet ancien, réchauffait dans sa belle main un verre rempli d’un cognac fameux. Il le fit tourner plusieurs fois, en respira longuement l’odeur, et l’inséra enfin dans sa barbe blanche.