La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées. La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.

L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle.

La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse. Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses vingt ans, de l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y répétait merveilleusement.

Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve.

Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient, se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se retire le flot puissant qui l’a soulevé.

Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier; les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges.

La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait, comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout travaillé aux champs, elle traitait les choses du ménage selon son humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile:

—Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?

Ou encore:

—Si vous croyez que j’ai le temps!