La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout.
Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire. Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.
Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était impatientée:
—Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.
Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles. Bien qu’elle ne connût encore rien du monde, elle le devinait intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs. Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance. Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe, elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son cou un collier de jais.
S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir. Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.
Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient son visage de leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils levés, répandaient leurs ombres sévères.
Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre. L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées, séduisantes, qui devaient dans le grand salon de Belle-Rive entourer Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière railleuse sur sa propre vie.
Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait, dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur avait cru sentir.
La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait éclater d’autres de loin en loin.