Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la voir ni la respirer.
Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée. De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré. Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des sourires qui le lui volaient.
Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait. Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus la force de souffler sur cette étincelle.
Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence incompréhensible, elle ne le croyait plus.
Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner, développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir. Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.
Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux, d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant, grandissant et désespéré, de ne plus voir personne.
Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment caché.
Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée.
Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure!
Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup: