Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin de halage de très beaux portails. La composition en était variée et harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une haie, découvraient la vue des jardins.

Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux. Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée que coiffait un couvercle de cassolette.

Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne, partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance. Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y retenaient des cordons de fruits.

Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes accoudés.

Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait sous ses branches.

Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue, elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs, qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et déconcerté.

Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de grouper les gens sans faire une faute:

—Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que personne de notre monde ne devrait connaître. M. Le Vigean, que votre père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact.

Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille, regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte, et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit.

Il insista: