—Vous ne me dites pas quel est votre avis?
Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:
—Je pense que cela lui sera tout à fait égal.
Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement:
—Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse? C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit!
Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle, semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière.
Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin, développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette élection, personne ne s’en souvenait.
Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.
Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible. Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de toute sa vie.
Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir: