«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule.
Elle était heureuse d’avoir touché une partie de son cœur restée si sensible. Dans la douceur de cette intimité naissante, elle se sentait de nouveau revivre: ce jour-là, le visage éclairé, les mouvements recueillis et tendres, elle était jolie...
Ils venaient de faire volte-face au bout de l’allée, près d’un grand massif de cannas aurore. Pour revenir au fleuve, ils s’engagèrent dans un des étroits couloirs de verdure. La lumière filtrée par les feuilles y était blonde et dormante. Gérard s’était un peu rapproché de Paule; il se voyait l’attirant à lui, couvrant de baisers ce visage altéré d’amour.
Il n’y avait personne dans la petite tribune de pierre et ils y montèrent. Le ciel palpitait devant eux comme un abîme de lumière. Elle s’était accoudée et ne disait rien, les yeux fatigués par l’immense éblouissement. Des barques passaient. Elle se sentait comme en dehors de la vie, au-dessus des choses...
Un bruit de pas dans les feuilles mortes la fit tressaillir. Ils se retournèrent. Mme Saint-Estèphe, quittant vivement un jeune homme qui l’accompagnait, alla vers Seguey:
—Il m’a été dit que vous aviez l’intention de partir demain?
Sa voix, qu’elle s’efforçait de rendre ironique, tremblait légèrement de contrariété.
Il répondit, avec les formes habituelles de la politesse que des affaires le rappelaient. Elle affecta de ne rien en croire: les hommes se retranchaient toujours derrière ce prétexte.
Elle revenait vers la maison et ils la suivirent.
Dans le jardin, comme elle ouvrait une ombrelle verte, Odette, qui paraissait nerveuse et bouleversée, arrêta sa sœur. Elle voulait savoir s’il était vrai que Gérard Seguey allait partir.