—Il le dit du moins, répondit Gisèle, qui la regarda comme si une idée subite frappait son esprit.
Un peu en arrière, Seguey disait à Paule:
—Vous vous en allez? Je pensais vous voir davantage. Ici, je sais, c’était difficile. Si vous le vouliez, je pourrais aller vous dire adieu demain, dans la matinée.
XIV
Seguey refusa la voiture qui devait le raccompagner. La veille, à la fin de la soirée, il avait pris congé de ses hôtes, et demandé que ses valises fussent transportées à la gare dans la matinée. Quant à lui, il préférait marcher un peu avant de partir. Personne ne pensa qu’il voulait monter à Valmont.
Tout en s’éloignant, il revoyait les heures de la veille; Paule, en face de lui, sur la petite terrasse, pâle d’amour. Elle aussi, infiniment seule, se débattait dans les tristesses. Il aurait voulu l’attirer à lui et l’apaiser entre ses bras; mais, dans cet abandon, ne consommerait-il pas sa propre défaite? La vie l’entraînait. Vers quels lendemains?
Il revivait aussi une tout autre scène, qui avait éveillé en lui un monde de pensées. C’était le soir, après le dîner. Il avait vu M. Lafaurie venir à lui, souriant, affable. Dans le petit salon, où le vide s’était fait autour d’eux immédiatement, l’entretien avait commencé sans préliminaires: la proposition que M. Peyragay était évidemment chargé de lui transmettre, mais que sa froideur avait arrêtée, M. Lafaurie la lui avait faite du ton le plus aimable; rien d’autoritaire ne se dégageait de sa personne à ce moment-là, aucun désir de rappeler combien la situation présente de Seguey était difficile; au contraire, toute la bonne grâce que cet homme si fin savait déployer:
«Je serai heureux de vous avoir,» disait l’expression bienveillante de son beau visage. Tout de suite, il le traitait en collaborateur, mélangeant agréablement les louanges aux indications:
—Cette sorte d’affaires, vous la connaissez. Vous ne seriez pas le petit-fils d’un homme que Bordeaux n’a pas oublié si les questions d’armement vous restaient fermées... Vous n’avez jamais été là-bas... C’est parfait. Vous n’y apporterez pas d’idées préconçues. Chez moi, on a toujours eu une défiance extrême des gens qui prétendent tout savoir d’avance. D’ailleurs, avec votre tact, vous verrez vite ce qui en est, et que l’essentiel est de pénétrer les gens et les choses. Dans ces pays, il y a toujours beaucoup d’intrigues, de consciences douteuses ou malhonnêtes, mais vous n’êtes pas de ceux qui tombent dans les pièges, et ma proposition vous montre assez quelle confiance...
Certes, il n’était pas de ceux qu’on joue aisément. Tant de manières charmantes ne lui avaient pas dissimulé qu’il serait là-bas en sous-ordre, et que le petit-fils de Jean-Jacques Seguey tomberait au rôle d’employé supérieur, d’employé pourtant. Cette situation, dont M. Lafaurie disait habilement qu’elle était brillante, elle l’enchaînait au char d’un autre. Les apparences ne le trompaient pas. Le même homme qui était hier si séduisant pour le conquérir, resserrerait demain sur lui une poigne de fer. Il travaillerait à sa fortune. Entre cette maison et la sienne, une rivalité autrefois avait existé dont il retrouvait dans sa sensibilité les traces profondes. Voilà de quelle façon elle se terminait aujourd’hui en lui. La défaite encore, et irrémédiable! Dans de telles ruines, que pouvait-il d’ailleurs rebâtir?