Ses paupières battirent. A Valmont, n’était-ce pas encore cet air de désastre qu’il allait trouver?

Le village, qu’il dut traverser, avait son air de gaieté et d’animation. La journée commençante le rafraîchissait de ses brises. Le soleil le baignait de ces ondes argentées qui font si brillantes les heures du matin.

On voyait là, des deux côtés de la route départementale, une cinquantaine de maisons rangées. La gare avait été bâtie au fond du vallon. La Pimpine coulait auprès d’elle, baignant les chevaux que l’entrepreneur de charrois y faisait descendre et entraînant vers la Garonne des flottilles de canards que les ménagères allaient chercher dans les oseraies.

Le petit cours d’eau passait sous la route, au bas de la côte, à l’endroit où avaient été bâties les premières maisons. Celle du pharmacien, par crainte des inondations, avait été élevée sur une plate-forme de ciment qui formait un bastion au bord de la rue. En haut de la montée, dominé par le clocher de l’hospice, le rocher feuillu fermait la vue.

Il regardait toutes choses avec une émotion singulière, comme pour les pénétrer jusqu’au fond et s’en souvenir. Il n’avait jamais remarqué combien une petite épicerie sombre, à droite de la route, paraissait paisible et somnolente, avec sa vitrine encombrée de sabots, de pelotons de ficelle, d’engins de pêche, et les bidons d’essence posés sur un banc. Trois pas plus loin, étalant ses grandes devantures vitrées à un carrefour, en face d’une petite place en terrasse plantée de trois platanes et d’une croix de fer, un vaste établissement d’alimentation représentait dans le village l’activité et la vie moderne. Déjà grondait, le long du trottoir, la trépidation d’un grand camion automobile surchargé de sacs. On le sentait prêt à s’élancer sur toutes les routes, fait pour l’élargissement des affaires et pour la richesse. Dans le bureau de tabac, qui était aussi un cabaret, deux ou trois paysans buvaient du vin blanc. Seguey se rappela combien cette petite salle débordait le dimanche de fumée et de vie bruyante; c’était là le réceptacle des passions qui secouent les hommes, la politique fermentait au fond des gros verres, toutes les questions qui n’échauffent bien que lorsqu’on est plusieurs à les discuter, avec du vin et du tabac.

Il quitta la rue pour s’engager dans un chemin creux qui s’élevait au flanc du coteau. Encaissé, bordé d’un côté par un haut talus, il longeait le mur du couvent. A travers le portail, Seguey aperçut deux religieuses qui portaient un chaudron de cuivre. Elles avaient, sur leur robe brune, un tablier bleu. Dans le jardin, des volubilis couleur de saphir fleurissaient sur une barrière; quelques vieillards étaient assis: une femme trottinait, les cheveux tirés, sa jupe de pauvresse découvrant des bas de coton blanc dans de gros chaussons de lisière.

Une pensée grandissait qui lui cachait ce ramassis de vies misérables. Lui aussi souffrait d’une de ces douleurs qui ne s’avouent pas. Qu’y-a-t-il dans les plaies que nous font les questions d’argent? Quelle humiliation les corrode pour que la volonté s’exténue à les cacher sous les vêtements, comme cette bête qui rongea les entrailles du héros antique sans qu’il se fût trahi par un cri? Les amis mêmes ont le geste instinctif de s’en détourner. Seguey se demandait s’il en découvrirait tout à l’heure quelque chose à Paule. Devant elle, ne serait-ce pas aussi se diminuer? Les attendrissements lui faisaient horreur. Mais que ce pays était beau!

Au-dessous de lui, le grand paysage était étendu, vert au premier plan, puis baigné au delà du fleuve de lumière bleue. En bas du coteau, la palud se divisait en prés et en vignes, avec des rangées d’arbres fruitiers qui bordaient les chemins de propriété. Les maisons étaient posées dans les feuillages. Dans les lointains commençaient les pins, et les huit pylônes d’un poste de télégraphie aérienne dressaient sur l’horizon des silhouettes presque chimériques.

Quand Valmont fut sur le point de lui apparaître, il se surveilla, observant vis-à-vis de lui-même les règles de modération qu’il s’était fixées, mais une grande tristesse l’envahit dès qu’il vit la façade blanche et les contrevents fermés. Il se rappela le jour où là maison avait été vidée de ses meubles. Tout l’après-midi, devant le perron, les paysans attroupés regardaient descendre les sommiers, les armoires et les ciels de lit.

Il tourna dans une allée bordée de lilas. Derrière la maison, un noyer d’Amérique, léger feuillage agité et mêlé de jaune, avait jonché la pelouse de grosses noix vertes. Il en ramassa une, respira son odeur de poivre, et la rejeta.