Il se tint à l’écart des communs, ne voulant pas être reconnu. Un coin du jardin était marqué par un colombier, en bas duquel se trouvait une pièce remplie de ferraille et de vieux outils. Un pigeon posé sur une planchette le regarda passer; il était blanc, la queue relevée; son œil paraissait dur dans une peau rouge.

En un quart d’heure, il eut tout revu. Que ce jardin paraissait désert! Mais puisque sa mère n’était plus là, puisque jamais ne reparaîtraient sur la prairie son parasol de coutil rayé et sa chaise longue, que venait-il chercher ici? Valmont n’existait plus que dans sa mémoire. Que valait la réalité auprès de tant d’images descendues en lui, parmi lesquelles son cœur n’épuiserait jamais la déchirante douceur de se souvenir?

Partout les vendanges étaient commencées.

Depuis le début de septembre, chacun s’occupait des préparatifs. On avait balayé les cuviers, arrosé les cuves, et mis à l’air tous les ustensiles. Dans les vieux pressoirs, un ouvrier accroupi avait soigneusement mastiqué les joints, étalant avec une palette de bois un ciment rouge mélangé de suif qu’il faisait fondre dans un poêlon. Il s’en dégageait une odeur de cire qui se mêlait à celle des murs humides. Dans les cuisines, on avait fourbi les chenets, l’écumoire, la cuiller énorme qui sert à remuer la soupe dans un pot de fer. Les charrettes passaient sur les routes, transportant plusieurs étages de barriques vides qui s’élevaient au-dessus de leurs fourragères.

Dans les vignes, se détachant parmi les feuilles jaunes, apparaissaient de loin les mouchoirs noués sur le chapeau des jeunes filles. De toutes les maisons du village et de la campagne s’échappaient le matin des bandes joyeuses. Tous, depuis les vieillards jusqu’aux enfants, et les chiens mêmes, entraient dans le mouvement de la grande fête; les pêcheurs cessaient de pêcher, les couturières de tirer l’aiguille, Mme Rose abandonnait ses paniers et mettait son âne en vacances.

Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés, et vide des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs roses du couchant éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd grondement; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui éclatent en une minute.

Le matin où Paule attendait Seguey, elle était allée près de la route, au bord d’une vigne que l’on vendangeait. La troupe avait vu glisser au-dessus d’un rang son ombrelle blanche. Le vieux Pichard, les bras ruisselants de jus écarlate, foulait les belles grappes d’un bleu noir que renversaient dans une baste les vide-paniers. Mme Rose, dont les ciseaux ne s’arrêtaient pas, encourageait un enfant qui lui faisait face:

—Passe par-dessous, mon petit homme. Voyez s’il coupe bien. C’est qu’il n’a pas du sang de lapin. Vide-paniers, tu ne veux donc pas venir me trouver... Ah! l’insolent, il courtise les jeunes filles. Cours vite ici, mon joli garçon!

Un peu plus loin, une femme âgée parlait aux pieds de vigne avec affection:

—Ah! le pauvre! Comme il est chargé! Encore un de débarrassé... Le voilà bien à l’aise jusqu’à l’année prochaine. C’est drôle, tout de même, que ces affaires-là poussent sur du bois.