Une phrase reparut soudain dans sa mémoire:

«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.»

Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey reviendrait, elle appuierait sur lui sa tête si lourde et, quand il saurait de quelle manière elle était traitée, il l’envelopperait de ses deux bras pour la protéger. Toute sa peine se réfugierait contre son cœur.

DEUXIÈME PARTIE

I

Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva au bout du pont de pierre, il remarqua tout de suite que les pêcheurs de morue étaient arrivés.

Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il n’y avait encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, elles étaient une quinzaine, rangées deux par deux et formant une file, comme un grand convoi ancré au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la lumière ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme pour une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. Ce clapotis éblouissant courait sur leurs flancs. Les unes, hautes sur l’eau, allégées, découvraient une ligne de flottaison de couleur ocre; d’autres s’enfonçaient, appesanties par leur lourd butin. Quelques bricks-goélettes y étaient mêlés. Les coques battues par la mer se détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, avec de grandes traînées rouilleuses; les ponts étaient encombrés de toiles roulées, de cordes, de doris enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures—deux mâts, trois mâts, en bois clair, luisant, montant d’un seul jet ou croisés de vergues, et entre lesquels s’élançaient les drisses. Leurs gréements dessinaient, dans le grand paysage de la rade, d’aériennes figures de géométrie: pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme des échelles; losanges multiples, toute une architecture élégante et sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. Ses traits audacieux semblaient sur le ciel tracés au burin.

Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux remontait le fleuve, ayant drainé dans les brouillards de l’océan l’antique richesse des poissons salés. Il avançait dans l’immense croissant formé par la rade, laissant derrière lui les bassins de réparation, les quais verticaux où s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies. Il passait devant la longue façade du dix-huitième siècle, coupée de loin en loin par de grands cours et de vastes places; la plus belle, l’esplanade des Quinconces, encadrée d’arbres, luxe royal d’air et d’espace, au cœur d’une ville toute commerçante, lui présentait son double phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe à balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de Claude Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec ses hôtels où siègent les sociétés de navigation; l’ancienne place Royale, symétrique et harmonieuse, d’une noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de la Cité règne vigilante et laborieuse. La Bourse et la Douane y ont été bâties face à face, comme à Venise la Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce décor classique, d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de mesure, d’ordonnance régulière et de correction que l’aristocratie bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux quartier est proche, pittoresque et sale, tout grouillant de vie populaire. C’est devant lui que les goélettes viennent s’amarrer sur les bouées de corps mort.

Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui s’attachent au flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière d’hommes se font passer de main en main les grands poissons plats qui n’apparaissent que pour disparaître. La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil des portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent en branle les longs camions bas que tirent plusieurs chevaux attelés en flèche. Les chargements s’engouffrent dans l’ancien Bordeaux où serpente, sombre et célèbre depuis des siècles, la rue de la Rousselle. Un relent de morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs générations d’Eyquem, s’y sont enrichis.

Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de loin, en bas des maisons rangées sur le port, une bordure lépreuse de bars équivoques. Leurs larges carrures encombrent l’entrée toujours ouverte. Un perroquet enchaîné la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, vertes, multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, au-dessus des filles qui versent à boire. Ils se groupent aussi, le long des trottoirs, devant les petites voitures drapées d’andrinople où les marchands ambulants débitent des foulards, des bretelles et des pipes mélangés aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois princière et sordide, les maisons louches entr’ouvrent sur des ruelles leur corridor noir où l’on trouve parfois au petit jour de grands corps couchés.