Seguey aimait ce tableau du port.

Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la montée du pont: une longue terrasse en pente douce, plantée comme une promenade de quatre rangs de tilleuls. Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les sandaliers y transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi, et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental du dix-huitième siècle a élevé tout à côté un hémicycle de façades, la place Bourgogne, avec l’ouverture béante d’un arc de triomphe. Mais ce quartier bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que la vie moderne entame avec peine.

C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument populaire qui est son église. Il a son clocher, haut de cent huit mètres, planté sur la rade. Dans cette ville où les églises dressent dans le ciel tant de tours inégales, la sienne est unique. C’est la flèche, mot que toutes les bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre dans sa base, recélant des momies qui passent pour une des curiosités de la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne et symbole des choses vivantes; autour d’elle tettent en plein terroir les vieilles racines.

La flèche... Elle est la reine de l’esprit local, d’un vocabulaire qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille délicate ou non prévenue; un monde spécial s’accroche à elle, la foule des vanniers, des marchands de filets, des gagne-petit, et aussi la clientèle du bateau-soupe mouillé à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle voisine déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle des parapluies de toile grise abritant des légumes, des viandes entassées, des quartiers de lard. Les oignons et les têtes d’ail s’accumulent par terre sur de vieilles toiles. Les ruisseaux traînent des détritus et des troncs de choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des portanières qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet.

C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, des paniers ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est dans le rire des jeunes filles, qui ont sur un peigne de strass un chignon déployé comme un éventail; elle est dans l’assemblée des femmes assises au milieu de leur déballage, les hanches rebondies, la poitrine grasse, et qui ont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, toute une mimique inimitable. Son âme joyeuse se répand en cris, renouvelant derrière les tréteaux une séculaire comédie d’appels et d’insultes. Son âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées où des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là aussi, avec ses femmes rondes comme des tourelles dans des entrepôts de grenades; l’Afrique y mêle ses grands diables de nègres en bourgeron bleu et casquette sombre, balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur leur cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et voilà que la marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, énormes et enfantins, accompagnés parfois par une coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les «Terre-Neuviens».

La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles de la «façade», avait été construite au dix-huitième siècle, alors que de véhémentes colères accusaient un grand Intendant, M. de Tourny, de transformer la ville en un chantier de construction. Elle avait une belle architecture classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et un étage dans le toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée par des rideaux sales derrière les vitres, de vieilles persiennes, une devanture bariolée de bar au rez-de-chaussée. Au second étage, on voyait même des stores de tulle et des jardinières remplies de géraniums.

Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans la pierre, au fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse.

Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, noircies par les fumées du port, mais étonnamment vivantes sur cette cimaise. Le peuple des marins, des charretiers, des filles qui ont aux oreilles des pendants de cuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais. Mais elles, d’en haut, les dévisageaient.

Elles regardaient passer la vie.

Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie animait cette figure de femme aux cheveux bouffants, au nez relevé sur une bouche en croissant de lune. Combien narquoise se révélait cette face d’homme: un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, les lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait douce dans la pierre même. Les navires pouvaient bien apparaître et s’évanouir, les couples, un instant enlacés, se jeter dans l’oreille des phrases brutales, elle disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un éventail, que l’amour est chose légère.