Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à Quentin-Latour: un masque de femme un peu lourd et gras, couronné de fleurs, qui lançait un regard oblique. Elle semblait épier le galant qui allait tourner au coin de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête au coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des gens: elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande qui s’était fait un chapeau de gendarme avec un journal, débiter dans ses cornets des poignées de crevettes et des crabes rouges. Les hommes, largement souillés de sueur, de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas. Mais, dans ce flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce soir-là, après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. Et elle guettait, malicieuse, sa sortie prochaine.

La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet de lettres. C’était une mulâtresse qui avait servi pendant trente ans chez sa mère comme femme de charge. Elle avait un visage couleur de cannelle sous un madras jaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur plein de dévouement passionné et d’enfantillage.

Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à son bavardage.

L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui achevait de lire son courrier, étendit la main vers l’appareil posé sur sa table. Sa physionomie se fit attentive: M. Lafaurie l’attendait à la fin de l’après-midi.

Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le quai, il examina sa situation. L’affaire qui se présentait à lui, s’il trouvait le moyen de la modifier à son avantage, était peut-être une chance heureuse. Il considérait comme transitoire la position qu’il occupait chez un courtier maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. Au lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce bureau avec la pensée d’y faire un apprentissage, et aussi d’attendre qu’une occasion de fortune vînt s’offrir à lui. Il s’y était d’ailleurs attardé. Il avait été un peu distrait, quelquefois hautain et dédaigneux. En réalité, le goût de son indépendance morale le tenait souvent à l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement cherché les qualités rares, la culture, la distinction, au détriment d’autres avantages que la vie monnaie. Cet art de choisir ses amitiés, ses plaisirs d’esprit, c’était le plus coûteux de tous les luxes, parce qu’il risquait de le mettre en marge. Au fond, il portait en lui un inconscient mépris de l’argent—mépris hérité de parents négligents, artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, qui ne souffre pas l’indifférence, prenait sa revanche. Et il se rappelait les mythes antiques: le monstre féroce qui affronte l’homme et le met en pièces s’il n’est pas dompté. Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en lui: celui du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville presque comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue. Il avait suffi pour cela de bien peu de temps. Deux générations avaient passé et le remettaient au point de départ.

Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans ce petit bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, qu’est-ce que la vie lui avait laissé? Des éventails, des châles de l’Inde aux longues palmes rousses, des miniatures délicieuses. Son regard se fixa sur un petit tableau de Galard, un berger des Landes très haut perché sur ses échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle d’une exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur du Musée lui en avait offert un grand prix. A des enchères, les amateurs bordelais se le fussent disputé. Mais tout cela, dont il avait tiré de si intimes satisfactions, comme c’était peu! Il y découvrait maintenant l’expression même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient que des débris.

Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. Il voyait exactement où il en était: au point de vue social, il bénéficiait d’un ancien prestige dont le lustre allait s’éteignant; son nom n’était coté comme une valeur que dans la mémoire des vieux négociants, il faisait partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre jaune. Des hangars se trouvaient en face, recevant les marchandises avant l’embarquement et à l’arrivée. La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. Ancienne Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte n’existait plus, ces grands voiliers qui naviguaient autrefois pour eux entre Bordeaux et la Martinique. Les siens leur avaient donné de beaux noms: La France chérie, La Confiance...

Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation malheureuse, en avait mis un sur des récifs. Les autres avaient eu peu à peu bien des avaries. C’étaient maintenant des paquebots à deux ou trois ponts qui portaient, largement peint sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux étoiles bleues.

Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait était-il tout près de sa fin? Pendant son séjour à Belle-Rive, auprès de certaines personnes qui exagéraient l’amabilité, il avait eu parfois l’impression d’une imperceptible réserve. Ce n’était presque rien encore, une nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement. Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités d’esprit et de goût lui valaient une indiscutable considération. Il n’était personne qui ne tirât quelque vanité de le fréquenter. Dès son entrée dans le monde, à la fin d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une fois pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un bout à l’autre de son existence, auréolé ou desservi par cette mystérieuse sentence qui prenait la forme classique du lieu commun.

Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute à cause de cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir sur son mérite. Mais, auprès des gens qui représentaient une grosse fortune, une réputation de cette sorte ne pouvait se soutenir que difficilement.