Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur intellectuelle, autour de laquelle on avait fait parfois un bruit déplaisant, personne ne lui aurait accordé la moindre attention s’il n’avait été un homme du monde, allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules Carignan, ce qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui un air protecteur sans le protéger jamais effectivement. Mais, pour des raisons d’ordre différent, la même disgrâce le menaçait: la médiocrité était devant lui, et peut-être la pauvreté.
Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez pas combien la ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! Non pas tant à cause des retranchements matériels que parce qu’elle pose la grande question: Être ou ne pas être. Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse limité, cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque jour dans la dépendance des gens et des choses.
Ah! qu’il était difficile de vivre la vie. Les philosophes qui célèbrent le détachement intérieur et le stoïcisme n’avaient su bâtir que de précaires maisons de refuge, dont on n’est même jamais sûr de bien fermer la porte. Ils parlaient d’oubli, de retranchement. Tout cela lui paraissait faux, inutilisable, comme des paroles de paix quand la guerre éclate.
Sur le quai, alors qu’il se dirigeait vers le Pavé des Chartrons, sa tension nerveuse augmenta encore. Plus il y pensait, plus la pauvreté lui faisait horreur. Il n’avait jamais recherché le monde, mais quant à y être mis de côté ou traité de haut, il se refusait même à l’imaginer. Il avait vu tant de jeunes hommes se hasarder dans des milieux où ils se trouvaient peu à peu repoussés et éliminés. La fourmi fourvoyée dans une fourmilière qui n’est pas la sienne n’aurait pas fait plus triste figure. Tout cela pourtant valait-il la peine qu’il s’en occupât?
Soudain, une plus profonde émotion effaça les autres. Paule... Pourquoi l’avait-il revue? Son souvenir, quelque chose d’inquiet et de tendre où il la sentait vivre frémissait en lui. Si l’affaire qui l’amenait chez M. Lafaurie arrivait à sa conclusion, n’aurait-il pas à se reprocher d’avoir été imprudent, peut-être cruel? Il sentait en lui, quand il y pensait, comme une fêlure de sa volonté.
II
Les bureaux de M. Lafaurie se trouvaient au premier étage d’une maison du quai, entre les Quinconces majestueux et la petite place encombrée, bruyante, fermée au fond par l’Entrepôt, près de laquelle débouche le cours aristocratique entre tous: le Pavé des Chartrons. Le «Pavé» comme les Bordelais l’appellent par une abréviation qui n’implique aucune familiarité, planté d’arbres, bordé d’hôtels aux portes cintrées, aux façades brodées de fines guirlandes, et au bout duquel apparaît le Jardin Public éclatant de gaieté derrière ses grilles aux lances dorées.
Seguey, qui avait marché presque jusqu’aux docks pour tromper son impatience, revint lentement en suivant les quais. Il s’arrêta un moment devant un paquebot que l’on déchargeait: c’était l’Ausone, récemment sorti des chantiers, avec trois ponts superposés et deux énormes cheminées orange. Une nuée d’hommes s’agitait le long de son flanc noir amarré au quai, comme une fourmilière à côté d’un monstre. Avec sa masse énorme qui écrasait tout son entourage, ses moignons de mâts, il s’opposait vigoureusement aux fines goélettes dressées dans le fleuve qui ont l’élan et la liberté des oiseaux de mer. Un peuple tumultueux de machines et d’hommes le prenait d’assaut pour le vider jusqu’aux entrailles. Deux grues, dont la tourelle tournait à la hauteur d’un entresol, dévidaient une chaîne au fond de la cale et en arrachaient des grappes de sacs. Il y avait là, pour les recevoir, le troupeau puissant des hommes de peine que la hâte de jeter leur charge pourchasse comme un fouet à travers le quai. Deux mécaniciens nègres, en cotte bleue, indolemment accoudés à un bastingage, levaient au-dessus d’eux des faces joyeuses.
Les portefaix étaient toujours ceux qu’a sculptés Puget: des faces d’ivrogne aux cheveux trempés par la sueur; des encolures de taureau que le poids du sac tasse entre les épaules; des bras nus aux muscles gonflés, des mains qui s’accrochent à la charge inerte. L’un d’eux, énorme, tendait une tête contractée. Quelques malingres, la respiration courte, la peau collée, dépensaient précipitamment leur force nerveuse. L’un d’eux, aux moustaches gauloises, quand la charge tombait sur lui, semblait s’écraser.
Tout autour se pressaient des camions, les autos grondaient, un train long de cent cinquante mètres dévidait la file de ses plates-formes; des pauvresses, glissées entre les sacs comme des rats d’égout, balayaient hâtivement quelques grains perdus; d’autres, accroupies, misérables paquets de guenilles grises, grattaient avec leurs ongles dans des tas d’ordures. En face, quelques maisons inclinaient au-dessus de la chaussée les hampes nues où monte, aux jours de fête, le pavillon des grandes Compagnies. De l’autre côté, lisière du ciel éblouissant, s’étalait le bleu des coteaux; et dans tout cela, brume dorée du soir, fumées et relents, clameur du travail, affiches immenses, grues encrassées et infatigables, s’exhalait la puissante poésie du port.