Quand Seguey eut passé devant l’Entrepôt, ses yeux se tournèrent vers les fenêtres des bureaux où présidait M. Lafaurie. Il était à la fois irrité et respectueux de cette grandeur. Ses sentiments étaient ceux que peut avoir, devant le monument d’une victoire, le fils du chef qui a succombé. Que de fois, à cette place, il avait été mordu au cœur par le sentiment de son impuissance! Il enviait cette force qu’il avait perdue. Sa pensée se portait vers les grands paquebots, les grandes affaires; une ardeur d’action le tourmentait, fatigante et vaine, comme cette fièvre de réussite qui consume l’étudiant pauvre sur ses mornes livres. Puis il passait, il oubliait... avec ses pensées, il se composait un autre univers. Mais, aujourd’hui, M. Lafaurie, tendant vers lui une main ouverte, pouvait le remettre à sa vraie place. Le voudrait-il?... Trouverait-il en lui assez de ressources et d’habileté pour l’y décider?
Les bureaux comprenaient plusieurs pièces claires, sobrement garnies de meubles anglais et de cartonniers, dans lesquelles une quinzaine d’employés étaient répartis. Un garçon se tenait à l’entrée dans un vestibule arrangé en salon d’attente. Ce personnage en veste bleu barbeau toisait de très haut les nouveaux venus. La prétention de voir M. Lafaurie lui paraissait exorbitante. Le cabinet du chef de la maison était dans son esprit un lieu redoutable et presque sacré, devant lequel étaient dressés plusieurs barrages qu’il devait défendre. Mais à peine eut-il présenté la carte de Seguey qu’il reparut transformé des pieds à la tête, presque obséquieux.
Seguey attendit quelques minutes. Une porte entrebâillée découvrait une grande pièce partagée en deux parties inégales par une boiserie. Le crépitement des machines à écrire vous assourdissait. Deux dactylographes, tapant sur leur clavier à toute vitesse, le regardèrent curieusement....
M. Lafaurie représentait heureusement dans le monde le type du galant homme. Dans son bureau, il faisait figure de souverain. Son cabinet de travail, net et déblayé, avec une table d’acajou Empire, quelques larges fauteuils en cuir, donnait une haute idée de son importance. Bien des jeunes gens, entrés en solliciteurs dans ce sanctuaire des grandes affaires, y avaient immédiatement perdu leurs moyens et donné la plus piètre idée de leur caractère. L’empressement, qui est un signe de vulgarité, y tombait dans le vide d’un profond dédain; la timidité succombait sous l’indifférence. Mais, rien qu’à regarder Gérard Seguey entrer et s’asseoir, M. Lafaurie fut confirmé dans l’idée qu’aucun autre ne pourrait correspondre aussi parfaitement à ses propres vues.
M. Lafaurie, comme presque tout le monde, avait deux visages. Pour accueillir son futur «collaborateur», il avait arboré le plus séduisant, cette bonne grâce dans le sourire qui est une première suggestion d’entente. La confiance émanait de lui. «Tout cela n’est rien», semblait-il dire, devant le jeune homme un peu soucieux qui ne renonçait évidemment pas à ses objections.
Il est rare qu’un sujet difficile soit abordé immédiatement. Lorsque deux adversaires se trouvent en présence, une convention tacite leur accorde quelques minutes pour s’observer. M. Lafaurie reprit le cigare qu’il avait un instant posé à côté de lui, dans un cendrier. Il en regarda l’extrémité pour s’assurer que quelques points rouges y vivaient encore. Un œillet violet, cueilli le matin à Belle-Rive, fleurissait son veston noir un peu élimé. Depuis la guerre, il mettait une sorte d’ostentation à faire durer ses vieux vêtements. Mais sa cravate se détachait, souple et moelleuse, dans l’ouverture d’un gilet moucheté de gris.
Le préambule languit un peu, M. Lafaurie se tenant à des considérations générales de sympathie et de bienveillance. Seguey, assis dans un fauteuil qu’il lui avait désigné près de sa table, attendait que la conversation prît un autre tour; ce n’était pas pour entendre cela qu’il était venu. Ses manières, un peu créoles, trompaient sur la ténacité cachée de son caractère. Lorsqu’il écoutait, ses paupières se fermaient à demi. Ses cheveux ondulés aux tempes et divisés sur le côté par une raie très fine semblaient garder un pli féminin; mais la mâchoire ressortait, puissante.
M. Lafaurie le tâtait de regards vifs et précautionneux. Sans doute, sous les touffes de ses sourcils gris, son œil enfoncé vit-il clairement que sa première manœuvre ne pouvait sans inconvénient être prolongée; et, renonçant aux banalités:
—Maintenant, parlons de vous. Puis-je compter sur votre concours?
Une fois entrés dans le plein jour de la question, ils la discutèrent. M. Lafaurie insistait sur les avantages matériels.