Il se taisait comme malgré lui, il tendait sa joue.

Une subite tristesse l’envahissait après qu’il l’avait quittée. C’était fini ! Que la soirée serait longue ! Il se sentait las. Encore cinq ou six jours peut-être et elle partirait, le laissant plus désemparé, avec cette grande brûlure au cœur. Car l’affection qui montait en lui étouffait même sa colère ; il lui pardonnait tout, et jusqu’à son reniement quotidien, tant qu’elle était là.

Se pouvait-il qu’elle fût ainsi insouciante, cette mère qui posait parfois sur son front une main si douce ? Se pouvait-il qu’elle fût incapable de sincérité et d’attachement ? Il y avait en elle une nature mobile et légère ; mais une autre aussi, qui éteignait parfois ses yeux, penchait son front, faisant d’elle à certaines heures une créature inquiète et craintive. Il se rappelait un soir où, entrant soudain dans la cabane, il l’avait trouvée qui pleurait ; penchée au-dessus de la table, le visage dans ses mains, elle avait les doigts ruisselants de larmes ; et devant ces sanglots qui l’étouffaient il s’était enfui, pressentant qu’elle pleurait sur elle et sur lui, sur ces journées lumineuses qui allaient finir, ne reviendraient peut-être jamais, et dont la fuite lui laissait dans l’âme un découragement infini.

Maintenant, dans la familiarité de leurs causeries, elle parlait un peu plus d’elle, mais seulement de son enfance, se repliant sur sa vie de femme, muette, attristée. Elle non plus ne semblait pas avoir de famille. A peine se rappelait-elle sa mère, morte très jeune de la fièvre jaune. Son père, fonctionnaire colonial, qui avait longtemps vécu à la Martinique, puis au Soudan, n’apparaissait que pour disparaître, s’arrêtant quelques jours à Bordeaux où sa fille restait en pension. Depuis qu’il s’était remarié, sa femme, jalouse, et qui avait eu trois enfants de suite, l’avait détaché du premier foyer. A travers ce qu’elle lui disait, il entrevoyait des querelles, une jeunesse triste et emprisonnée ; ce mariage enfin sur lequel sa mère se taisait :

— Tu ne peux pas savoir !

Le mari, dont l’invisible présence pesait sur leur vie, il aurait voulu qu’elle le détestât. Michel avait cru qu’elle le redoutait, comme s’il lui appartenait d’exercer sur elle et sur lui une vengeance mystérieuse. Et sans doute, elle en avait peur ! Mais tandis qu’il ne la quittait pas des yeux, une vérité plus cruelle lui apparaissait : cet homme qui n’était pas son père, sa mère l’aimait ! Il ne pouvait rien pour l’en détacher. C’était son supplice qu’elle le défendît, en phrases fuyantes, le disant toujours meilleur qu’elle et plein de bonté :

— Tais-toi, mon petit !

Michel souffrait. Il se représentait douloureusement entre elle et lui une image d’homme. Une jalousie violente l’avait envahi ; mais dans le silence de sa mère, il lui semblait entendre autre chose, un mystère plus profond et presque infini.

Pendant ces quinze jours, où elle avait laissé échapper des phrases vagues, contradictoires, visiblement mêlées de mensonges, il n’avait pas eu la force d’insister ; peut-être craignait-il de la faire fuir, pressentant qu’elle lui donnait par son regard, par son sourire, tout ce qu’il pouvait attendre de plus doux au monde.

L’orage grondait sourdement. Le sous-bois était obscur, mais Michel apercevait des nuages qui passaient sur la lune et disparaissaient. Sur ce fond d’argent éclairé, créant tous les accidents de l’ombre et de la lumière, c’était la grande fantasmagorie des ciels gris et noirs.