Michel redescendit vers le bassin. La mer était haute et le vent fraîchissait. Il marcha un moment sur le talus vallonné qui forme corniche au-dessus de la plage. Il ne revenait pas à Piraillant. Une force le poussait d’un autre côté, vers l’hôtel autour duquel il avait déjà rôdé la nuit précédente. Laure ne l’avait pas su. Peut-être, cette fois encore, ne la verrait-il pas ? Mais que pouvait-il faire d’autre pour apaiser cette impatience de s’occuper d’elle qui le chassait, en pleine nuit, de sa misérable tanière.
L’aile basse de l’hôtel était éclairée. Les trois portes-fenêtres de la salle à manger avaient été laissées ouvertes, et une suspension brillait, au-dessus d’une longue table à moitié desservie, où quelques personnes restaient accoudées. On voyait des débris de pain sur la nappe, et un compotier rempli de poires. Michel se glissa dans l’ombre entre les arbres.
Elle était assise, lui tournant le dos, les épaules enveloppées d’une écharpe à longues franges qui tombait presque jusqu’à terre. Il vit qu’elle feuilletait un livre, se levait, s’appuyait au montant de la porte ouverte.
Comme le regard de Laure parcourait la place, Michel recula. L’avait-elle aperçu ? Son cœur battait à coups violents. Il y avait là un bateau-ponton, carapace gondolée et peinte, percée d’un tuyau, qui servait de maison d’habitation. Les hublots enchâssés dans le rouf ne laissaient passer aucune lumière. Michel s’accroupit, demeura un moment caché. Quand il se releva, la salle était vide, et sa mère avait disparu.
Alors il fit le tour de la maison, s’assit sous un pin, les yeux fixés sur une fenêtre. Toute son âme se tendait vers elle.
C’était à ces moments où il la sentait proche, sans qu’elle pût le voir, qu’il prenait sa tête dans ses mains. Tout à l’heure, quand elle s’était montrée sur le seuil, il avait été exaspéré. Dans ses yeux montait la haine du pauvre qui n’ose pas s’approcher du riche.
— Bâtard, bâtard !
Un moment, caché dans la nuit, il avait pleuré, comme cet autre soir où les sanglots l’avaient secoué au fond du bûcher. Mais, en même temps, son cœur fondait parce qu’elle était là ; et s’il se penchait, écrasé, ce n’était pas à cause du monde et de l’injustice, mais parce qu’il se sentait impuissant à la retenir.
— Si elle voulait…
Il regardait fixement devant lui et un sentiment de force gonflait tout son être.