Lorsqu’il revint, le ciel était toujours couvert et aucun souffle ne ridait le bassin inerte. Le hameau de marins dormait. L’atmosphère de la cabane chauffée tout le jour par le soleil et la réverbération de l’eau était étouffante. Michel traversa la cuisine obscure et ouvrit la porte d’une des deux chambres jumelées, cellules de planches qui sentaient le pin et le goudron. L’espace libre entre la cloison et le grand lit couvert d’une toile à carreaux était si étroit qu’on pouvait à peine placer une chaise. Il se jeta en travers sur la paillasse, poussa le volet, s’assoupit un quart d’heure à peine, tout habillé, puis rouvrit les yeux…
Il n’était pas encore une heure, et la lune se dégageait des nuages quand il ressortit. La mer avait beaucoup baissé et il reconnut, penchée sur le sable, son grappin traînant au bout d’une corde, la pinasse que Sylvain lui avait laissée. Il la poussa des deux mains et la mit à flot. Puis il remonta pour chercher les appareils dans la petite pièce, débarras rempli d’engins de pêche, de vieilles bouées, où il avait serré la voile et les avirons.
Ce fut seulement dans le chenal de l’île qu’il trouva la brise. Il s’était étendu au fond de la barque, la tête appuyée à la paroi, tirant des bordées. Quand la voile inclinée « ronflait », et qu’il lâchait lentement l’écoute, au bruit de l’eau jaillissant contre le bordage, cette sensation de vitesse et de liberté lui faisait du bien. Il longea un désert de sable bordé de parcs découverts. Un courlis lança son cri aigu.
— Tourlit… Tourlit…
Près d’une clôture, il jeta le grappin et s’allongea enfin pour dormir, roulé dans la voile. Il ne s’assoupit pas tout de suite mais ferma les yeux, les rouvrit. La lune brillait, et les étoiles, diamants épars dans ce coin du ciel. Les vases lui apparurent toutes glacées d’argent et les lattes se profilaient noires. Les rubans d’algues indiquaient le vent. De temps en temps, « floc », un mule sautait. Puis tout se brouilla, le grondement de l’océan, le cri sauvage des goélands dans ces grands espaces lunaires. La note filée d’un courlis fusa de nouveau sans qu’il l’entendît. La joue appuyée sur sa main, la bouche entr’ouverte, il s’abandonnait seul dans sa barque, petit point noir posé comme un oiseau de mer sur le bassin vide.
Ce jour-là, au repas de midi qu’ils prenaient ensemble sous les acacias, Laure regarda son grand fils avec inquiétude. Elle ne lui avait jamais vu ces yeux ensommeillés de fatigue et ces traits creusés. Il venait de se baigner et rejetait en arrière ses cheveux humides. Le soleil de juillet blanchissait le ciel. Et elle restait accoudée, le visage tourné vers la mer pailletée d’argent, infiniment lâche devant la nouvelle qu’elle ne pouvait plus tarder à lui annoncer.
Au premier mot, elle vit que sa bouche se contractait :
— Jeudi… c’est-à-dire après-demain !
Elle eut un geste désolé.