Elle était déjà loin, prenait un sentier. C’était là-bas qu’il devait se cacher, derrière ces broussailles. Elle tourna dans un chemin de sable, monta, descendit, se trouva dans un garde-feu. La lumière posait sur les jambes des pins ses touches rouges et l’ombre peu à peu noyait les genêts. Elle appelait encore « Michel », mais d’une voix toujours plus faible, n’espérant plus qu’il lui répondît. Son pied s’accrocha à une racine. Elle se laissa tomber dans le sable, n’essaya pas de se relever, comme s’il était inutile d’aller plus loin et que ce fût là son dernier effort.
— Si je le retrouve, je ferai tout ce qu’il voudra !
Mais elle avait peur de ne plus le revoir, le pleurait déjà, le visage ruisselant entre ses mains. Car l’idée affreuse l’avait envahie… Lui aussi, semblable à Daniel dans ses duretés, dans ses désespoirs de chien enragé, était capable de se tuer !
Elle pleura longtemps dans la bruyère, à côté d’un arbre tombé. Elle revivait la nuit où Marc avait été chercher le corps de Daniel, l’avait ramené. Elle croyait entendre le fourgon rouler, s’arrêter ; le cortège au pas lourd, dans l’escalier, montant le cercueil ; elle revoyait Marc défiguré par la douleur, le cierge, les fleurs. Si elle avait pu tout confesser, elle l’aurait fait à ce moment-là. Et peut-être, cet enfant qui restait de Daniel, Marc, écrasé, l’aurait accueilli. Mais elle avait juré de se taire. Que pouvait-elle ? D’ailleurs, il n’y aurait pas eu de réconciliation possible avec son mari. Les choses dans cette nature d’homme allaient trop profond : c’était comme un acide qui attaque et brûle toujours plus loin ; au moment où l’on croyait qu’il avait oublié, même pour de petites déceptions, si l’on y touchait, on s’apercevait que tout était à cette place rongé et détruit.
Les étoiles fourmillaient dans le ciel plus sombre. Elle se reprochait d’être venue. « Laissez-le en paix, » avait dit l’abbé Danizous. Ces avertissements remuaient un fonds de remords. Elle se rappelait la lueur entrée dans son âme, cette pensée poignante de renoncement ; mais l’issue obscure qu’il lui montrait, cette voie où il fallait souffrir en silence, dépouillé de soi, comme on expie, elle n’en voulait pas, sentant affluer à son cœur un trouble indicible.
Quand elle se leva, la tête vide, une rumeur de houle régnait dans le bois où sa robe s’accrochait aux ronces. Elle traversa le pignada, errante sous les arbres qui, dans la clarté lunaire, se découpaient en velours noir, avec de grands bras d’écorchés. Quand elle arriva à l’hôtel, on avait éteint les lumières. Il lui fallut frapper à la porte.
Le lendemain, le soleil monta dans un ciel vert. Comme Laure allait à Piraillant, d’un pas de somnambule, elle aperçut Michel sur la plage. Elle s’arrêta tremblante et le regardait.
La nuit avait passé sur sa rancune, trêve insensible qui change parfois l’esprit et le cœur, amenant les plus rebelles aux concessions qu’ils s’étaient juré de ne jamais faire.
— Toi aussi, tu partiras, lui dit sa mère.