Les entrées brusques de Me Malleret, vrais coups de théâtre, provoquaient parfois un saisissement, changeant soudain en statues de pierre deux jeunes clercs, dont la principale occupation était de cacher la canne du caissier et de glisser du buvard dans les encriers. Le notaire était un petit vieux court et gros, aux bajoues violettes. Il avait des accès de fureur dont les contre-coups secouaient un moment l’étude. La dactylographe, une demoiselle entre deux âges, voûtée, l’air morose, et très assidue, jetait des regards de biche aux abois.

Ces sortes de crises portaient à son comble l’effervescence du premier clerc, dégingandé, les cheveux soulevés par l’agitation, que la basoche disait à moitié fou, parce qu’il faisait des barricades de registres autour de sa place, et perdait ses lunettes d’or dix fois par jour dans le fouillis affreux des papiers. Mais il y avait des après-midi entiers où le notaire ne paraissait pas. La porte rembourrée demeurait ouverte sur son cabinet. Ces jours-là, le public, représenté en général par des gens assez râpés, humbles de manières, et par des dames qui poussaient de profonds soupirs, languissait en vain sur les banquettes. Les clercs grignotaient en paix, à quatre heures, du chocolat et des petits pains dont les miettes tombaient sur les paperasses. M. Chautard, dans sa guérite de verre, dépliait un journal, le lisant avec la gravité qui donnait à toutes ses occupations un air d’importance extraordinaire. La somnolence de l’étude n’était troublée que par le ronflement du poêle, la chute d’un registre et les allées et venues de quelque client, rongé d’ennui, qui errait dans l’espace libre laissé au public, n’ayant rien d’autre pour tromper son impatience que la lecture du tableau des huissiers ou des affiches de toutes couleurs.

Michel, lui, avide de s’instruire, n’avait d’yeux que pour le livre acheté la veille. Le bouquiniste, debout sur la porte de sa boutique, enveloppé dans sa houppelande, le connaissait bien. Il trafiquait pour quelques sous, changeait, revendait. Au soir de ces journées raccourcies, où la ville s’allumait de bonne heure, il commençait parfois de lire contre un réverbère, bousculé par le double flot des passants.


Les journées de dimanche étaient pour Michel à la fois les meilleures et les plus tristes. Lorsqu’il sortait, hébété d’avoir lu longtemps dans sa chambre, à moitié couché sur le lit défait, la somnolence des quais déserts et le fourmillement de vie sur les grandes places l’accablaient d’un malaise coupé de brusques détresses. Il passait devant des cabarets pleins de filles et de matelots. Le soir semblait déjà loin où il était entré, triste à mourir, et avait bu du vin bleu à une table au fond d’un petit bar empesté de fumée ; un mousse, assis près du perchoir où un perroquet dormait, enchaîné, étirait avec fougue un accordéon. Il sentait sa tête tourner. Une brune osseuse, qui portait à ses oreilles de grands anneaux d’or, s’était assise à son côté, débraillée, en corsage mauve ; et comme il voyait tout près son visage ravagé de maigreur, avec un œil poché, jaune et bleu, sous les cheveux gras et la grimace affreuse des lèvres, il s’était sauvé ivre de dégoût en même temps que la patronne faisait jeter sur le trottoir un grand nègre saoul.

Combien lépreuses apparaissaient les ruelles ouvrant sur le quai, où un cadavre de chat souillé gisait parfois au bord d’un trottoir. En ces journées d’un hiver doux, mouillées de pluies impalpables comme des fumées, le port seul l’attirait, avec ses quais encombrés de fûts cachetés, ses amoncellements de caisses sous des bâches grises, et les coques massives des navires. Il restait parfois assis sur quelque ballot des heures entières, regardant les ponts, la mâture, imprimant dans son esprit les moindres détails. C’était si beau, ces masses énormes, et la trépidation du départ, quand des figures serrées se penchent sur les bastingages, et que l’espace s’élargit entre le quai et le paquebot qui s’en détache.

Lorsqu’un spectacle soulevait ainsi ses puissances de rêve et d’émotion, il se sentait gonflé du bonheur de vivre. Mais il y avait tant d’autres jours où l’étouffait l’atmosphère de la grande ville, et tout alors lui paraissait laid et resserré, les façades noires, aux balcons rouillés, avec les rapiéçages en couleur de leurs devantures ; le fleuve jaune qui lui semblait si étroit, quand il revoyait dans sa pensée le grand bassin pur, aveuglant de lumière, dans sa ceinture de bois et de sables roses.

Ah ! l’heureux temps que celui où il vivait loin de ces hautes maisons sans verdure, encrassées par le temps et par les fumées ; loin de ces foules affairées où il était plus seul que dans les bois, parce que les voix mystérieuses du vent et de la mer ne lui parlaient plus. Un jour de tempête, comme il avait vu dans la rade deux ou trois goélands chassés par le mauvais temps, tournoyant autour d’une bouée rouge, pèlerins égarés des routes du ciel, un flot de larmes l’avait suffoqué.

Jusqu’à l’heure du dîner, en ces fins d’après-midi où coulent dans les rues les foules du dimanche, traînant la secrète déception d’une journée morne et pourtant trop brève, Michel errait dans cette ville qu’il ne découvrait que peu à peu, avec le sentiment que le monde laid et grouillant lui était hostile. Il y avait une grande place qu’il aimait, jonchée de gros pigeons familiers ; des allées d’arbres qui bordaient une terrasse immense fermée de balustres, où s’allumaient le soir deux phares ; et là-bas, plongeant dans le fleuve ses pattes trapues, le pont découpé sur un fond d’air et de coteaux bleus, sous lequel s’abattait le mât des gabarres, à l’heure où le mascaret entraîne en amont une lourde flottille.

Deux ou trois fois, il avait traversé le fleuve pour voir les chantiers de construction navale, émerveillé devant ces masses énormes, encadrées d’étais et de béquilles comme des cathédrales.