Un dimanche de février, il avait ainsi erré depuis le déjeuner. C’était une de ces chaudes journées où brûle un printemps hâtif. Le soleil répandait une lumière louche. Michel avait ôté sa veste et marché, tête nue, en gros tricot beige, ses chaussures grises de poussière. A cinq heures, le ciel se couvrit. Un grondement d’orage effraya la foule qui se ruait vers les tramways.
Michel se trouvait au coin d’une grande place, forum étincelant de la cité, où débouchent les principaux cours. Les affiches, sous la colonnade du Grand Théâtre, annonçaient Lakmé, et la matinée venant de finir, une nappe humaine envahissait le péristyle, couvrait les longues marches majestueuses. Le Bordeaux riche, fêté, débordait le temple dressé au cœur de la ville, élevant au bord du toit des statues de Muses ; et c’était une confusion de toutes les classes, cohue qui entraînait pêle-mêle les patriciennes du grand négoce et le demi-monde, un instant confondus, dans cette houle qui poussait peu à peu ses vagues sur le grand espace noir de voitures.
Michel avait traversé la place, frayant avec peine son passage, et s’était embusqué près d’une colonne. Des femmes s’écrasaient, enveloppées de fourrures et de longs manteaux. Il entendait couler la rumeur de fête, les portières claquer et le défilé des automobiles emportant les couples.
On maugréait autour de Michel. Une petite blonde, aux cheveux mousseux, coiffée d’un turban, le cou niché dans un renard blanc, s’était réfugiée contre son épaule. Il y avait une dame revêche houspillée par des étudiants :
— Dites donc, vous…
— Sauvages !
C’est alors qu’il eut cette secousse, se haussa soudain, puis fonça dans la foule presque immobile.
Laure n’avait pas vu sa haute tête se faufiler entre les chapeaux ; lui-même n’était pas sûr de l’avoir reconnue, croyait l’apercevoir, ne la découvrait plus ; et ce fut au milieu des marches, alors qu’il désespérait de la rejoindre qu’un remous les jeta tout près l’un de l’autre, seulement séparés par quelques épaules.
Elle avait un petit chapeau qui couvrait son front, une fourrure fleurie d’un camélia rouge qui cachait le bas de son visage. Elle le regardait, il vit une expression indicible passer dans ses yeux, puis elle se ressaisit, détourna la tête.
Après, il n’eut plus conscience de rien et se retrouva sur le trottoir, devant la terrasse d’un café. Le vent chaud dispersait la foule. Mais tout avait disparu pour lui, et il allait comme un automate, incapable de se reconnaître dans cette souffrance trop forte brusquement soulevée au fond de son être.