Quelques gouttes d’eau commençaient de tomber lorsqu’il aperçut la cathédrale. Un éclair l’illumina, châsse gigantesque découpant sur le ciel violacé d’orage ses tours et ses aiguilles. Mais ce ne fut pas la pluie soudain déchaînée qui le poussa jusque sous le porche. Sans doute était-ce l’Église-mère qui l’avait de loin attiré, sans qu’il le sût, grande forêt de pierre où il cherchait parfois un refuge, avide du silence mystérieux où le cœur se défait dans l’ombre.

La porte était ouverte. Il entra. La nef baignait dans une lumière d’or pâle et il entendit des chants, des grondements d’orgues qui se fondirent dans une plainte déchirante comme une voix humaine. Mais il tourna dans un couloir sombre qui bordait le chœur, longea des chapelles enténébrées et s’assit dans un coin désert contre un pilier.

Alors une impression presque douce l’enveloppa, l’apaisement d’avoir trouvé un refuge. Il ne priait pas — si ce n’est prier que de laisser devant la présence invisible saigner sa blessure. La colère même ne se reformait pas tout de suite. C’était si profond, cette détresse, ce sentiment d’être rejeté par quelque chose de plus fort que tout son amour. Cette fois, il lui semblait que l’affront lui avait été jeté en plein visage, à la face de la ville entière, et que la foule pressée sur les marches l’avait vu à son pilori.

Les chants se perdaient dans le lointain de la nef cachée, affaiblis, comme le murmure de la forêt quand le vent souffle sans force dans le pignada. Michel se rencogna, regarda l’étincelle d’une lampe dans une chapelle. Il entrevoyait vaguement un confessionnal, des statues de saints. Sa colère montait, terrible, séchant les larmes dans son cœur. Ah ! qu’il avait eu tort de venir dans cette ville, où il sentait sa mère partout présente, ne pouvant s’empêcher de penser à elle, de la chercher sans même en avoir conscience. Car il ne s’était embusqué sous ce péristyle que dans l’espoir de la découvrir. Pourquoi s’était-il offert à l’avanie ? Ne savait-il pas qu’elle le reniait ? Une tempête obscure passa dans son âme. Il se méprisait.

Il se revit, un soir qu’elle était venue l’embrasser, descendant en hâte l’escalier. Il voulait la suivre. S’il avait su seulement où elle habitait, c’eût été pour lui, dans le désert de la grande ville, un point d’appui secret, source de chaleur, foyer invisible auprès duquel il aurait rôdé, comme il l’avait fait autour du petit hôtel. Il avait marché derrière elle dans une rue noire, traversé un cours, longé la grille du Jardin Public. Mais un tramway avait surgi… Elle était montée ; et il avait couru comme un fou derrière la grande voiture illuminée, avec un cri rauque au fond de la poitrine, s’en rapprochant à chaque arrêt, pour la perdre peu à peu de vue, distancé et à bout de souffle.

L’orgue s’était tu, une ombre solennelle tombait des voûtes, et Michel pleura. La vie l’avait trop blessé. Il se mourait du besoin de Dieu. Mais, comme la nuit de son arrivée, il sentit un regard intérieur qui descendait dans sa conscience, découvrant une haine qui lui faisait peur. « Pardonne », lui avait dit l’abbé Danizous, et il réentendait cette voix pénétrante, contre laquelle toutes les forces de sa nature s’étaient révoltées. On ne pouvait pas lui demander cela. Était-ce sa faute ? Il regarda d’un côté, de l’autre, se rapprocha d’un autel obscur. Le sentiment de Dieu le poussait aux pieds du Christ invisible. Un moment, il courba la tête et faillit tomber à genoux. Mais des pas sonnaient sur les dalles, il buta contre une clôture, hésita encore et s’en alla dans l’obscurité.

Le lendemain soir, comme Michel montait l’escalier, Mme Chautard qui le guettait l’arrêta au second palier.

— Écoute, dit-elle — et il vit qu’elle jetait un regard rapide pour s’assurer que personne ne les surveillait, — j’ai oublié de te dire que si tu rencontres ta mère dans la rue, mieux vaut avoir l’air de ne pas la connaître.

Il avait pâli. Depuis cinq mois qu’il vivait à sa table, ne se montrant qu’à l’heure des repas, il avait opposé au regard perçant de la sage-femme un masque muet. Il entrait, mangeait, s’en allait. Dans son visage fermé, largement taillé, les yeux gris-vert semblaient ne rien voir, tantôt sérieux, tantôt baignés d’une sorte de rêve.

« C’est un garçon qui n’a pas reçu d’éducation, » observait M. Chautard, les pieds dans ses pantoufles, qui buvait lentement sa tasse de café, après le repas, et s’endormait sur sa collection de timbres-poste.