Comme sa femme s’absentait souvent, retenue auprès de ses clientes pour des périodes de trois ou quatre semaines, le caissier et Michel restaient le plus souvent tête à tête, servis tant bien que mal par une jeune bonne ébouriffée, qui brassait la vaisselle avec fracas, et cachait au fond du buffet, dans une vieille boîte rongée de rouille, une correspondance amoureuse.

Ce soir-là, précisément, appelée d’urgence, la sage-femme allait partir et tenait son sac à la main.

— Qu’est-ce que cela te fait ? reprit-elle…

Elle avait un physique ingrat, le nez pointu et la voix sèche, comme les femmes qui n’ont jamais dû avoir de jeunesse, et se vengent de cette disgrâce par l’âpreté de leur caractère. C’était une personne autoritaire, habituée à morigéner, qui n’entrait pas dans une maison sans en prendre le gouvernement, soumettant à ses lois le mari résigné, le nouveau-né qu’elle laissait crier, forte du sentiment de son importance, et redoutée des domestiques partout ligués contre son pouvoir.

La fenêtre de l’escalier éclairait d’en haut cette explication improvisée, presque au seuil de la porte ouverte. Michel comprenait bien que sa mère était venue et avait donné des instructions ; alors il aurait dû se taire, ne pas s’abaisser ; mais l’ardeur de sentiments qui brûlait en lui était la plus forte.

— Elle vous a raconté… interrogea-t-il.

Et il fit un pas, le regard mauvais.

— De quoi a-t-elle peur ? Il ne fallait pas me faire venir pour ensuite me tourner la tête. C’est une lâcheté !

— Vous lui direz, reprit-il avec une sourde fureur, en frappant la rampe de son poing fermé, que j’en ai assez.

— Tais-toi, mauvais sujet.