Elle essayait de l’entraîner dans le couloir, mais il se débattit, la bouscula et dégringola l’escalier. En vérité, il ne savait pas ce qu’il allait faire, mais cette femme qui avait trempé avec sa mère dans tous les mensonges, cet intérieur sans air et sans âme lui soulevaient le cœur de dégoût.

« Il fera un jour quelque esclandre, » prophétisa Mme Chautard, qui mettait vivement son mari au courant de la situation. Et elle se glorifiait d’avoir vu juste, ayant relégué depuis longtemps Michel dans la catégorie des mauvaises têtes, comme il y en a tant, soupirait-elle, parmi ces enfants naturels qui sont presque tous vicieux et tarés.

Michel s’était sauvé sur le quai. La nuit était déjà d’un bleu sombre et pur, les hangars fermés, et il se glissait entre des caisses amoncelées, des balles de laine exhalant une odeur de suint. Toutes les grues étaient arrêtées, échafauds sinistres. Quelques feux saignaient sur le fleuve. Il allait devant lui, à pas brusques et précipités, comme l’on marche dans les moments où le corps possédé a besoin d’user la colère. Il aurait donné sa vie pour rencontrer sa mère sur l’heure, se saisir d’elle dans un long regard, les yeux méprisants et bien en face, cruellement, détourner la tête. Il lui fallait une vengeance. Il la haïssait. N’était-ce pas sa faute ? Croyait-elle que cette situation intolérable, ces visites clandestines et ces avanies, il continuerait de les accepter ? Il n’aurait pas dû les souffrir. Mais c’était fini !

— Non, jamais plus !

« Elle peut revenir, pensait-il en accélérant son pas, je ne lui ouvrirai plus la porte. Elle est morte pour moi, elle n’existe plus ! »

L’eau descendait. Il y avait un troupeau de gabarres écrasées au bas d’une cale très découverte, et au large une goélette, avec sa haute mâture dressée sur le fond nocturne, berçant des étoiles. Sous l’arceau du pont, un vagabond était couché et ressemblait à un grand cadavre. Un vent frais se levait et le clapotis rongeait dans le courant la traînée des flammes. Michel s’assit sur la première marche d’un escalier. Il avait faim et regardait sans voir les quais étoilés, anéanti, le visage entre ses deux mains.

Il venait de penser que cette mansarde où il travaillait, ce pain qu’il mangeait à la table de la sage-femme, c’était sa mère qui en soldait chaque mois le prix, et qu’il vivait de cette aumône. « Elle paie pour toi, » répétait Mme Chautard, aux heures où elle entamait l’éloge de Laure. Et lui, qui l’aurait sans doute défendue si quelqu’un l’avait attaquée, s’exaspérait de la bassesse d’une telle louange. Non, non, c’en était assez ! Qu’on lui reparlât toujours d’argent, pour lui imposer on ne savait quel odieux devoir de reconnaissance, c’était peut-être la pire insulte, alors que la soif de grandes choses pures dévorait son être.

Ah ! il avait horreur de l’argent. Depuis qu’il vivait à l’étude, toutes ces affaires, biens en vente, saisies, héritages, lui faisaient l’effet de cadavres dépecés dont on se disputait les lambeaux. Il n’aurait jamais imaginé une curée si âpre. Il lui fallait sortir de cela, se retrouver lui-même, tous ses liens rompus.

Il était près de neuf heures quand Michel se leva, passa sous le pont. Un moment, il avait dormi, le front dans ses bras, vaincu par la fatigue qui coule parfois brusquement son plomb dans les veines. Un douanier montant la garde au coin d’un hangar le vit qui suivait les quais verticaux. Il disparut derrière des marchandises couvertes de bâches, reparut dans la clarté d’un réverbère, s’approcha d’une grosse borne de fer autour de laquelle un câble était enroulé. Il se penchait au-dessus du fleuve. Une force l’entraînait. Devant ses yeux, des images se succédaient : il revit sa mère, pendant ces trois mois, venant le surprendre le soir dans sa chambre avant le dîner, allumant une petite lampe à alcool pour faire du thé ; il se rappelait son regard, des gestes qu’elle avait, et ce long baiser avant le départ. Quelque chose en lui s’attendrissait. Dans ce révolté, qui ne pouvait plus souffrir le mensonge, ni le reniement, un fils s’était révélé, un cœur dévoré d’une ardeur pure pour la femme qui l’avait porté ; et cette passion forte comme la nature, où brûlait l’ardeur d’une vie comprimée, ce soir même où il s’était juré d’en finir, il ne savait comment l’étouffer.

Car les traces de sa douleur restaient encore chaudes. Il revivait tout ce qu’il avait tenté pour la retenir, reproches, plaintes, tant d’explications incomplètes où il laissait crier sa colère, sangloter son cœur, ne trouvant jamais devant lui qu’une femme tendre mais fuyante, qui ne voulait rien voir de la vérité et passait si vite des larmes au sourire. Elle le traitait comme s’il était encore un enfant. Et pourtant, depuis longtemps, il était un homme, mûri, obsédé par tant de chagrin et qui regardait ce soir l’eau enténébrée avec un terrible désir.