Il y avait bien des jours que cette idée allumait parfois ses torches obscures ; cela allait et venait, disparaissant lorsqu’un beau rêve lui soufflait sa force ; mais d’autres soirs, où les livres restaient arides et sans vie, et son cerveau morne, il retombait dans cette sombre issue avec tout le poids de sa solitude.
Il s’était remis en marche et longeait la coque d’un gros bateau, monstre noir, qui assombrissait le quai encombré. Il allait au bord de l’eau invisible, regardant la longue fissure entre le quai et le paquebot, à peine deux ou trois fois l’épaisseur d’un homme. S’il se jetait là, il ne pourrait pas remonter ! Il crut entendre le « floc » de son corps et le bourdonnement de l’eau louche dans ses oreilles. Non, il ne souffrirait pas, puisque ce serait par vengeance. Elle pleurerait, elle aurait enfin des remords, et ses larmes seraient inutiles… Trop tard ! Il s’acharnait, la frappant, impitoyable, de la plus grande peine qu’il était capable de lui faire.
— Elle ne dira pas, cette fois, que ce n’est pas vrai… Ah ! elle a payé, ricanait-il.
Et il jouissait de cette idée qu’elle serait forcée de voir ce qui était vrai.
Il y avait maintenant à son côté, entre un énorme paquebot et un petit cargo dont le pont ne dépassait pas la hauteur du quai, un espace libre de cinquante mètres. Il s’arrêta, regarda le ciel dévoré d’étoiles, la coulée de l’eau.
Sa face brûlait. Il se découvrit avec la solennité des enfants, parce qu’il lui fallait mettre dans tout cela une idée de beauté et de grandeur dernière. Mais une autre force le tirait. Ce ne fut pas seulement l’horreur qui lui sauta tout de suite aux yeux, une vision de morgue, de cadavre nu et enflé, avec cette face de suie qu’ont les asphyxiés. Non, ce fut la vie qui fut la plus forte et peut-être, obscure et poignante, la pensée de Dieu.
Il avait eu une grande peur et se reculait, sauvé pour toujours à l’extrême bord du désespoir. Sa vie changeait lentement de niveau, rentrait dans son lit. Ce n’était pas pour cela qu’il se sentait fait. Il ne le voulait pas. Car un homme vivant était en lui, gonflé peut-être d’un obscur génie, portant déjà ses œuvres futures comme le gland concentre en puissance les éternelles frondaisons du chêne.
Il traversa le quai, longea la longue façade muette et aveugle. Il lui semblait qu’une main mystérieuse l’avait délivré. C’était à présent qu’il se possédait. Il s’écoutait vivre, respirer, jouissant de son être comme d’un bien nouveau.
Il avait la clé de la maison, referma la porte qui battit avec un bruit mat. Dans sa mansarde, la bougie allumée, il se pencha sur la petite glace, regarda ses yeux qui s’éclairaient. Il se coucha et réfléchit avant de s’endormir ; peu à peu, avec des arrêts, des saccades, les idées venaient. Il voyait tout ce qu’il allait faire. Cela montait, devenait solide, lumineux. Mais était-il sûr d’en avoir le droit ?
Le sommeil le prit et l’avenir s’ouvrait devant lui ; qui donc pourrait se mettre sur sa route, il était tout seul !