XII

L’hiver avait été d’une grande douceur, et le printemps renaissait, précoce, rallumant la nappe jaune des genêts dans le pignada. C’était le moment où les fougères sont encore frisées, la tête recourbée, comme si chaque palme d’une verdeur dorée portait sa chenille.

On parlait d’une bande de marsouins qui se jetaient dans les filets, arrachant le poisson aux pêcheurs presque dans leurs mains. Les parqueurs terminaient les travaux d’hiver, les uns achevant de trier les huîtres, les autres transportant des lattes pour réparer les parcs toujours menacés, que tant d’adversaires invisibles encerclent. On voyait appareiller des pinasses chargées de branches de pins. C’était le moment où il faut défendre les huîtres contre la tère, que l’on appelle aussi épervier, large poisson brun aux ailes informes, qui bat l’eau d’une longue queue traînante. Le jour et la nuit, à marée haute, la convoitise ramène contre les palissades sa tête vorace, qui cherche une issue ; si quelque brèche est restée ouverte, et que cet ennemi pénètre dans la place, ses fortes mâchoires, pavées de dents plates, véritables meules, concassant les huîtres, font un tel ravage que les parqueurs trouvent le lendemain leurs bassins jonchés de débris.

Il y a aussi les légions de crabes, que les gens appellent les chancres, immense armée marchant de côté, les pinces puissantes ; l’étoile de mer même, avec ses épais rayons grumeleux et couleur de cuir, est accusée de coller sur les huîtres entr’ouvertes ses suçoirs avides.

Ce matin-là, Sylvain s’était levé avant quatre heures dans la nuit noire. Son béret tiré jusqu’aux oreilles, un mouchoir noué sur son cou rouge, fendillé de rides, il avait allumé un petit feu dans la cheminée. C’était son idée de préparer deux ou trois cartouches pour tirer « la marsoupe » à la chevrotine. Les douilles chauffaient sur la plaque de la cheminée. La lampe Pigeon posée sur la table éclairait sa petite figure desséchée, au long nez aigu ; avec des gestes mesurés, il enfonça la bourre, choisit deux gros plombs et versa une goutte de chandelle pour que la charge fasse balle.

Dans la chambre voisine, Estelle, mal réveillée, se levait en hâte, ses beaux yeux encore pleins de sommeil ; elle avait posé le chandelier au coin de la commode en noyer, devant une pauvre glace, tordant ses cheveux qui retombaient en gerbe sur son bras nu.

Sa mère, sous un édredon gonflé, geignait dans son lit.

— Dépêche-toi, petite, ton père va crier.

Et, se retournant :

— Bon Dieu, que j’ai mal !