La nuit était froide et un peu de brouillard blanchissait la mer. Quand Estelle, son panier au bras, rejoignit Sylvain dans la voilerie, elle le trouva promenant sa lanterne près du sol, au milieu des chapelets de liège et des vieilles cordes.
L’homme grommelait :
— Je ne sais pas où ta mère a mis les bouées.
Il y avait toutes sortes de filets suspendus au plafond de bois ; grands tramails, filets de carrelets, de mules, de soles avec leurs mailles différentes, les plus fins d’un tissu aussi léger que la voilette d’une femme. Sylvain, les yeux levés, en décrocha deux, parmi les plus vieux, à cause de cette « marsoupe », qui serait bien capable de les dévorer. Une sonnette tinta dans un coin.
— Voici les bouées, cria Estelle, retrouvant, sous un tas de cirés, les deux grosses courges liées ensemble, portant leur clochette, bien assises sur le liège qui formait un plateau carré.
Ils appareillèrent derrière une pinasse que Sylvain aurait voulu dépasser, dans la crainte que quelqu’un « posât » devant eux. Mais la barque mit le cap sur Andernos, et ils la perdirent peu à peu de vue. Le ciel devenait insensiblement gris, et la mer d’un ton plus blanchâtre. Le phare brillait, s’éteignait, se rallumait d’un éclat vif. Sylvain méditait quelque grand exploit.
— La dernière fois, j’avais pris le passage de Marianotte. Ce n’est pas mauvais. Tout le poisson qui descend du canal de la Teste tombe à cet endroit.
Il s’était levé pour se préparer, déliait les cordes. Estelle ramait à petits coups, et l’eau perlant des avirons traçait des cercles sur la mer d’un gris désolé. C’est une grande fièvre qui prend les marins quand ils vont mettre un filet à l’eau. Sylvain, debout à l’avant, les bras étendus, a même esquissé un signe de croix :
— Que le bon Dieu nous en donne !
Il a jeté la bouée tintante que le courant entraîne. Sa petite tête fouillée comme une gargouille, découpée à contre-jour, vire rapidement d’un côté, de l’autre. Il ne faut pas « jeter » trop vite. On entend les plombs racler le bordage.