Estelle, les deux mains sur les avirons, regarde s’allonger le gros serpent que forment les lièges. Mais si elle a levé la tête et obéit machinalement : « en arrière… appuie cette fois un peu plus à droite, » elle n’a, depuis longtemps, plus goût à la pêche.

Car, comme on voit un nuage répandre sur le monde une cendre invisible, ainsi le découragement a éteint sur son visage d’adolescente la belle joie de vivre ; et ce qui apparaît dans le cylindre de sa « bénesse », c’est seulement le masque posé sur un triste amour.

Sylvain, qui vient de lancer la seconde bouée, lui a pris les rames. Elle s’est assise sur le coffre, un peu de côté, ses deux mains unies entre ses genoux. Il fait rapidement le tour du filet pour le défendre contre la « marsoupe » ; et ce sont de grands coups d’avirons donnés dans la mer, des gerbes d’eau qui, avec bruit, s’élèvent et tombent.

Puis, tout à coup :

— Tu as entendu ?

Elle secoue la tête.

— Moi, chuchote-t-il, j’ai l’oreille creuse. Je sais bien qu’elle a soufflé par derrière.

Ils écoutaient. Un long silence. On n’entendait que la bouée balancée, dont tintait la clochette au bout d’un bâton, sonnaille errante conduisant dans le petit jour ces troupeaux invisibles que le filet mène ; les rames couchées aux flancs de la pinasse restaient immobiles ; puis ce fut comme un coup de soufflet et un éventail d’eau apparut à cinquante mètres de l’embarcation.

Sylvain s’était dressé.

— Nous sommes mignons ! Cela m’étonnait de ne pas la voir… Maintenant, nous ne nous la sortirons pas de dessus !