Mais le marsouin, qui est comme l’épervier de la mer, file si vite dans ses plongées que nul ne peut savoir à quelle distance va reparaître la gerbe d’eau. Ce fut de l’autre côté du filet. Picquey tira au hasard la fameuse cartouche. Le coup retentit dans la solitude marine, et presque aussitôt, « vlan, vlan ! » l’ennemi, revenu à la surface, s’ébroua au loin. Picquey enjambait vivement le coffre :
— Il faut lever.
Estelle avait déjà repris les rames. Elle fit tourner l’embarcation. L’homme, pieds nus au bout de la pinasse, ayant noué un tablier sur son pantalon, tirait à pleins bras, ramenait à bord avec le filet alourdi d’eau des paquets de goémon, des grondins, des seiches, toute une marée grouillante et qui sentait fort la vie de la mer.
Estelle se penchait :
— Il y en a de belles.
Elle avait entrevu quelques grosses soles, dont on entendait au fond de la barque la danse de mort et les coups de queue.
— Va, va, t’amuse pas… on verra après.
Le ciel s’éclaircissait au-dessus de la lisière infinie des pins. Le souffle du jour se répandait. Un goéland plana. Sylvain souquait maintenant fort sur les avirons, à contre-courant, pour revenir en arrière et poser le filet à une bonne place, dans ce chenal de Tuchaou tellement vaste, tellement profond, qu’on doit avoir un œil bien fin pour y découvrir une ligne blanche qui est la ligne des soles.
Estelle, agenouillée, nettoyait le filet. Pourquoi fallait-il qu’elle eût ce poids comme une grosse pierre au fond de son cœur ? Parce qu’elle pensait sans cesse à Michel, tout ranimait ses regrets, tout lui faisait mal, et surtout ces belles couleurs engluées au flanc des poissons. Elle se rappelle comme il les aimait. Les soles visqueuses glissent entre ses mains. Elle les jette dans un panier de gros osier tressé. Mon Dieu, cette pêche, comme ce serait bon s’il était là ! Un hippocampe recourbe et détend sa longue queue avec un bruit sec. Une seiche aplatie crache son encre. Tout à l’heure, Estelle a trouvé un petit grondin et déplié sa nageoire précieuse, sorte d’aile de papillon aux nervures rouges, bordée de saphir. On ne sait pas pourquoi certaines choses vous font tant de peine, mais elle a eu envie de pleurer, la tête baissée : si seulement elle était sûre qu’il reviendrait ! S’il ne s’agissait que de l’attendre, de compter les jours !
Une fois encore, puis une autre, il a fallu reprendre les avirons, veiller au filet. Elle a ôté son paletot flétri et rame avec peine, les bras lassés. Sylvain marmonne que s’il voit Michel quelque jour, il lui fera un « calembour » devant tout le monde. Car la peine est grande de suffire au travail avec une fille de seize ans, dont on dit partout qu’elle « fatigue » trop, tant elle a maigri et changé pendant cet hiver.