La pinasse longeait maintenant des terres basses bordées de clôtures, et ils se rapprochaient peu à peu du parc. Elle fermait les yeux, les rouvrait sans penser à rien.
Un vol de canards s’était posé au-devant d’eux. Ils étaient une vingtaine, sur un banc de sable couvert d’une pelure d’herbe, égrenés par couples ou par groupes, d’un gris de céruse, à peine au delà d’une portée de fusil, et si familiers en apparence, qu’on avait l’illusion qu’en ramant vers eux, on aurait pu les prendre dans la main ; en réalité si sauvages, que le chasseur n’essaie même pas de les poursuivre. L’éclatement d’un coup de feu les fait se soulever en un tourbillon éperdu de flocons de neige. Mais souvent, flottille qu’alarme au bord du parterre d’eau le bruit le plus discret, le plus faible grincement de rames, on les voit fuir vers d’autres plages.
Sylvain avait épaulé, tira. Estelle s’était redressée contre le bordage. Le vol se dispersa brusquement, puis se resserra, guirlande nouée au cœur du ciel gris et qui s’effeuilla de nouveau peu à peu sur l’eau ; et pour celui qui les eût regardés avec d’autres yeux que ceux d’un marin et de cette enfant triste, le sentiment de l’espace qu’ils peuplaient toujours plus loin aurait ajouté à leurs jeux et à leurs détours un poétique éclat de mirage.
Ce même jour, dans l’après-midi, par un petit vent d’est qui avait lavé un grand morceau de ciel tissé de soleil et d’azur laiteux, on voyait assis sur le banc adossé au poste de douane une rangée de vieux et de vieilles.
Il y avait là les retraités : le père Armand, les paupières sanglantes, qui était aveugle, et venait tout seul avec sa canne, comptant soixante-quinze pas de sa maison au port ; et aussi Octave, gros, tassé, en blouse, qui rangeait ses béquilles à son côté, et allongeait un pied emmitouflé d’un gros pansement ; des « pépés » surveillant un petit enfant ; quelques femmes en caraco noir, racornies par l’âge, l’air très ancien, avec un bâton entre les genoux, et le fil d’or d’une alliance usée sur leur main de parchemin roux.
Les uns et les autres octogénaires, les gens vivant vieux dans ce pays, à cause des « bons airs », disaient-ils entre eux, et aussi de la qualité des choses qu’on mange, non point traînées et gâtées comme dans les villes, mais de premier choix, huîtres, poissons et gibiers de toutes sortes. C’était là une sorte de cercle des retraités, de club en plein air. Le poste était bien choisi, au soleil, en face du port ; et ces yeux de marins, devenus presque tous presbytes avec l’âge, gouttes d’émail clair, abrités de sourcils broussailleux, étoilés de rides, continuaient de fouiller l’espace aéré, où la mer est un trait plus sombre fondu dans le ton du ciel.
A côté des vieillardes muettes, hébétées peut-être, dures d’oreille, presque tous les hommes parlaient beaucoup, le nez barbouillé de tabac ou bourrant des pipes. On se tendait les tabatières polies par un long usage. Les passants s’arrêtaient, causaient un moment ; et le gros capitaine des douanes, qui avait une villa à Arès, et venait de s’y retirer, s’asseyait aussi, traité avec cette égalité qui caractérise les gens de la mer.
Ce jour-là, Laurent Biscosse mettait le feu aux conversations ; il avait commencé par suspendre son filet sur l’esplanade, et parlait debout, d’une voix de tonnerre, un bras en avant, comme fait un homme qui trouve son plaisir à être écouté.
C’était au sujet des élections ; quelques candidats étant venus successivement, Biscosse se vantait d’en avoir sifflé trois.