L’abbé Danizous venait de trouver une position de la tête qui le soulageait. Il essayait de lire son bréviaire. Mais le ciel de février était bas et gris. Il y avait sur sa couchette un faux jour qui le fatiguait : le livre tomba, ses yeux se fermèrent.

Le grand air humide continuait d’entrer par bouffées, soulevant les rideaux de jaconas blanc. Dans son assoupissement, il sentit le froid et ramena sur ses épaules la couverture de laine grise qui avait glissé. La notion du temps se perd quand on est malade. Y a-t-il tout un jour qu’il somnole ou quelques minutes seulement ? De l’autre côté du petit couloir carrelé, Mariette s’agite ; il croit entendre la porte du jardin qu’elle ferme trop fort, les poules qu’elle appelle ; la veille, elle a laissé tomber le seau dans le puits. C’est dans les maisons où règne une mère, une épouse, qu’un silence d’amour étouffe le bruit autour d’un malade. Mariette, tracassière comme toutes les vieilles, entrant et sortant, renversant les pincettes dans la cheminée et marmottant les choses qu’elle garde sur le cœur, n’a d’autres soucis que de tenir le carreau lavé et les chandeliers de cuivre éblouissants.

La nuit d’hiver est tombée rapide, effaçant le dénuement de la chambre. Dans ces ténèbres, une statuette du Sacré-Cœur semble creuser et épaissir l’ombre. Quelques étoiles brillent seules sur les tisons abandonnés qui meurent dans les cendres. Il y a une paix, pour les humbles choses, à s’ensevelir dans l’obscurité où la lampe sera tout à l’heure un cœur de feu.

Au dehors, la nouvelle qui court de porte en porte commence de rôder autour du seuil. La vie offre si peu de distractions dans les petits endroits que le plus mince événement est une pâture. La mère du bâtard était donc venue. L’épicière Berthe les avait vus passer tous les deux, allant vers la gare : le petit parlait fort, secouait la tête ; sa mère essayait de lui fermer la bouche. Ils n’avaient pas l’air d’accord tous les deux.

La fille de la buraliste les avait aussi rencontrés. C’était à l’arrivée du train, sur le quai où elle venait attendre sa tante ; elle les avait vus s’embrasser. Michel pleurait, il avait disparu dans l’obscurité.

Mariette, étant allée à la nuit tombée chez le pharmacien prendre des cachets, rapporta enfin la nouvelle qui s’engouffra au bruit de ses sabots dans la maison pleine de silence.

Quand la vieille entra avec la chandelle, l’abbé ne bougea pas. Il feignit même de ne pas entendre. Alors Mariette éleva la voix…

Il n’est point de gens qui ne s’arrangent pour connaître dans les moindres détails tout ce qui concerne leurs ennemis. La rancune aiguise les sens. Mariette, une innocente, bien incapable de faire du mal à une mouche, ne perdait pas de vue les Picquey. Ce n’était pas qu’elle s’occupât, autant que beaucoup d’autres, de ce qui se passait dans le village. Mais Sylvain, avec sa méchante langue, ayant fait courir autrefois sur elle de mauvais propos, elle le détestait comme peuvent haïr avec un entêtement de mouton battu les cœurs les plus simples :

— C’est un cherche-bruit !

Maintenant l’abbé est seul dans sa chambre. De nouveau monte à sa bouche exsangue cette sorte de râle que Mariette, dure d’oreille, et qui remue de la vaisselle dans la cuisine, n’a pas entendu. Elle est partie mécontente que M. le curé n’ait pas dit un mot.