C’est toujours le même petit bruit, comme ferait un soufflet crevé. L’abbé s’est avec peine assis sur son lit ; ses maigres épaules, un peu voûtées, se mettant en travers sur les oreillers. Il tend vers la fenêtre sa figure moite, au long nez pincé, et qui cherche l’air. Un tremblement secoue la boîte qu’il vient de prendre au milieu des fioles. La table de chevet est encombrée, une petite cuiller dégringole.
— Pauvre enfant, pense-t-il, tandis que s’apaise peu à peu la suffocation. Sa mère ferait mieux de le laisser tranquille. A son âge, avec le cœur qu’il a, et tant d’orgueil, il n’a pas fini de souffrir.
Et puis :
— Mon Dieu, pourquoi n’est-il pas venu ?
Il le revoit ombrageux, amer, avec cet air de révolte qui lui fait peur. A le trouver opiniâtre, parfois détestable et si peu ouvert à la piété, l’abbé a été tout près de se rebuter. Il n’a pas de pouvoir sur lui. La rancune qu’il sent s’amasser est d’autant plus terrible qu’elle prend peu à peu tout ce cœur d’enfant, et il sait combien l’enfance est violente !
La veille de sa première communion, il lui avait dit, plongeant son regard au fond de ses yeux :
— Tu veux être un homme. Alors il faut que tu sois maître de toi-même. Tu dois pardonner.
Michel avait détourné la tête. Depuis ce jour, plus de confiance entre eux ; au confessionnal, une voix nette et froide, une âme fermée qui ne livrait rien. Maintenant même, il n’y venait plus. Un enfant pour lequel il avait tant fait ! Une intelligence qui pouvait porter des fruits magnifiques ! A quatorze ans, alors qu’il l’avait choisi entre tous, n’était-ce pas trop de dureté ? La mesure semblait comble. Il était tenté de s’en détacher. Mais tout à coup, songeant à son âme ardente, peut-être au fond dévorée d’amour et à la misère de sa destinée, une compassion indicible fondait son cœur.
L’angélus a sonné sur le village obscur percé par le feu des lampes. Le vent qui a tourné plusieurs fois, est, nord-est, nord, s’est décidé, purificateur des nappes du ciel, à ne plus porter que la saveur piquante des pays de glace. Les housses de ouate sont tombées, derrière les pins. La nuit d’hiver est noire et argent ; pétales de lune sur le bassin, maison du douanier fardée de céruse, des cascades de neige resplendissante sur les pins inclinés vers l’eau. Un grand rayon blanc, posé de biais, divise la chambre. La table de toilette avec la cuvette qui n’a pas été vidée est tout éclairée.
L’abbé rêvasse. Que fait cet enfant ? Où s’est-il enfui pour cacher les larmes de sa honte ? Cette souillure dans une chair jeune, c’est celle que la société ne pardonne pas. La maternité, honneur de la femme, combien le péché la peut flétrir pour qu’elle devienne cette malheureuse, en dehors des lois, vouée à l’insulte, pour qui nul refuge n’est assez sûr, et qui vient dans le plus grand mystère cacher, anonyme, son fruit de douleur dans la cabane éventée du pauvre ! Qui s’en douterait ? Que d’humiliations sous les dehors de la beauté et de la richesse !