L’abbé revoit la jeune femme qui est entrée une seule fois chez lui avec son enfant. Il n’y avait pas de feu dans le parloir. Elle s’était assise, à contre-jour, dans la pénombre, où il n’avait distingué son visage qu’après un moment ; sa respiration était rapide, un peu oppressée. Un prêtre ne connaît que trop l’anxiété des âmes chargées d’une faute : « Ne me demandez rien », suppliait celle-là. Pudeur, lâcheté, ou peut-être prudence profonde d’une femme qui préfère se débattre seule. Comme il la laissait parler, elle le remerciait avec des phrases courtes et déconcertantes.
— C’est un grand bonheur pour Michel, monsieur le curé, que vous vouliez bien vous en occuper. Mais n’avez-vous pas trop de peine ? Le latin, croyez-vous que ce soit utile ?
L’enfant, debout derrière sa mère, paraissait gêné. Il y avait entre eux un malaise, comme chaque fois qu’il n’est point parlé des choses importantes, des grandes choses cachées qui jettent leur ombre et auxquelles on pense.
Si seulement il avait pu obtenir de la jeune femme que Michel lui fût confié ! Les apôtres attisent le rêve qui les consume. Comment souffrir sans cet espoir de faire jaillir, au moins dans une vie, une obscure petite vie d’enfant, la flamme que le Christ a laissée au monde ? Il est indifférent de mourir aujourd’hui ou un peu plus tard ; mais, tant qu’on vit, il faut endurer, respirer, prier pour quelque tâche qui vous dépasse.
Il y a encore autre chose ; un battement intime plus doux, plus profond. Si détachés que les saints mêmes s’efforcent d’être, l’homme résiste, avec son cœur qui a faim et soif ; et au fond de ce cœur plein de ténèbres, le sentiment le plus fort qui soit, le plus invincible, qui est le besoin de paternité. Ce que je suis, il faut qu’un autre en reçoive le souffle et l’élan ; qu’un être jeune, renaissant de ma cendre, me ressuscite !
L’abbé Danizous se sent maintenant un peu fiévreux. Les pensées se précipitent dans son esprit. Il n’est pas que des pères et des fils selon la chair. Il y a une paternité spirituelle qui a sa source magnifique en Dieu. C’est elle qui dilate dans l’isolement le cœur sevré d’un pauvre prêtre nourri de surnaturel. Comme il voit ce qui aurait pu être ! Sa vie eût été une tout autre vie : le matin, la messe dite au point du jour ; lui, à l’autel, et, sur les marches, l’enfant à genoux ; dans l’église vide, en face de l’hostie levée vers le ciel, leurs deux solitudes ; puis les entretiens de maître à disciple, les promenades dans la forêt qui laisse apparaître, clarté merveilleuse, l’eau entre les pins ; ces grands pins à la jambe brune qui portent une blessure couleur de pain frais. Ils auraient respiré ensemble l’odeur du matin ; ensemble lu, médité et ouvert à Dieu leurs pensées. Celui-là était le fils qu’il s’était choisi. Ses désirs d’apôtre, qui avaient autrefois parcouru le monde, ne ramenaient plus sur son cœur déçu que ce pauvre rêve, l’image d’un enfant.
V
Le lendemain matin, les barques sont parties dans un vent vif. C’est une chance qu’un peu de gelée blanche après ces jours où l’on disait que le temps était mou, qu’il était malade, et où le ciel fondait sur l’eau grise. Michel a regardé Sylvain s’embarquer. Le boiteux que tout le monde ici appelle « le tors » passait sur la plage, poussant une brouette chargée d’un sac. Il avait été ramasser des bigorneaux qui sont des sortes de colimaçons que l’on trouve dans l’herbe sur les bancs de sable.
Michel pense que l’abbé Danizous doit l’attendre pour sa leçon. Il a son cahier roulé dans sa poche. Mais il s’est assis au bas du talus où s’ouvrent les voileries. A quatre ou cinq pas de lui, Albin calfate le fond de sa pinasse couchée sur le flanc. C’est un grand Gaulois, calme, fort, les yeux bleus, qui a une voix grave mais ne parle guère. Il a allumé un petit feu, abrité du vent par quelques planches ; il y fait chauffer une tige de fer, puis l’applique, toute rougie entre les joints, sur l’enduit fendillé qui crépite et fond d’un beau noir brillant.
La bise a un goût de goudron chaud.