Michel a ramassé sur le sable une motte formée de trois ou quatre huîtres, une coquille grise y semble incrustée comme un cabochon. Il sait, parce que le vieux Laurent le lui a raconté, qu’il y a eu dans ce petit rocher écailleux un drame de la mer. Sans doute le bigorneau était-il blotti un jour dans sa touffe d’herbe, son cornet baigné par la mer visqueuse. Comment se fût-il douté que le frai se déposait sur son enveloppe ? De même l’eau épaisse venait battre cette branche séchée qui est aujourd’hui fleurie d’écailles. Quelque temps encore, le petit bigorneau avait dû monter et descendre sur le banc de sable comme font dans les haies les limaçons qui rentrent leurs cornes à la moindre alerte ; puis peu à peu il s’est alourdi ; tant qu’il l’a pu, il a traîné avec courage cette sorte de monstre qui grossissait sur son manteau renflé comme une grosse perle. Jour par jour, les coquilles d’huîtres, en poussant, ont rétréci l’orifice où il respirait, où se montrait sa tête sensible ; inexorables, les énormes parasites l’ont fermé vivant, bouchant la petite porte ouverte sur la vie par laquelle s’allongeait son col. Une terrible histoire d’emmuré est inscrite sur cette coquille que l’air décolore. Michel essaie avec ses ongles de la détacher. Mais c’est impossible. Elle se briserait. Il pense à ce supplice avec une étrange force d’imagination comme font les enfants qui se mettent tout entiers dans ce qu’ils se racontent.
Un moment, il a marché sur la plage, longeant un rempart de piquets sur lequel sont bâties des villas neuves. Le ciel d’hiver est d’un blanc neigeux. Il fait bon respirer par ce clair temps aigre. Un homme et une femme qui reviennent de Saint-Brice, sur la grande étendue vaseuse, portant par les anses une corbeille, l’ont vu tourner dans un petit chemin bordé de bicoques.
Il ne lui aurait pas fallu dix minutes pour arriver au presbytère s’il n’était pas entré chez le vieux Laurent. A cette heure, les pêcheurs étant partis pour les parcs, le village semblait abandonné. Dans la ruelle, il n’avait vu, marchant devant lui, que le grand vieillard droit et sec, coiffé d’un béret, ses cheveux blancs bouclant sur son cou.
Généralement, quand il se sentait triste et désœuvré, ce hangar de triage était son refuge. Une cabane de planches, partagée en deux pièces dans le sens de la longueur par une cloison qui ne montait pas jusqu’à la charpente. Les pigeons, qui voletaient à l’intérieur, passaient aisément d’un côté à l’autre. La pièce qui ouvrait sur la ruelle était à moitié remplie de fagots bien rangés, avec des guirlandes de piments rouges, des filets accrochés aux poutres, un baril en perce et une table devant la cheminée où flambait un grand feu de bûches résineuses.
— Tu peux entrer, petit, avait crié le patron de sa voix claironnante. Il n’y a pas de feu comme cela dans les salons. Ici, on ne se prive pas de bois.
Il triait, assis en face de sa bru et de son garçon, séparant d’un coup sec les huîtres soudées et faisant tomber les débris du revers de la main sur le sol jonché de coquilles.
Cette cabane était la seule où Michel eût une impression de travail heureux. Le vieux dégageait une vaillance qui réconfortait. C’était un homme de soixante-seize ans, de haute taille, vrai type du marin solide et bien charpenté ; plus grand que son fils, on le sentait maître parmi les siens, ayant une assurance aussi éclatante que son ton de commandement. Il semblait toujours parler dans un porte-voix. Sous son béret, tonsure noire dans ses boucles blanches, il relevait une face tannée, creusée de grands plis, égayée par des yeux retroussés de faune.
— Moi, disait-il, je ne manque de rien, j’ai toujours vécu dans l’abondance.
Il avait un cache-nez marron tricoté, un petit tablier noué sur sa vareuse, et des chaussons de berger dans ses gros sabots. Sa parole était nette, joyeuse et autoritaire. Ce n’était pas lui qui s’inquiétait d’amasser et d’avoir des fonds comme les bourgeois toujours tremblants qui ne parlent que du lendemain.
— Les plus belles têtes, proclamait-il, poisson ou gibier, elles sont pour nous. On vend s’il en reste.