Il y avait ce matin-là dans le garde-manger deux grosses sarcelles, l’une que la femme venait de plumer, l’autre, plus lourde, que le vieux tout à l’heure palpait des deux mains, soufflant dans le duvet pour montrer le dos riche en graisse.

— Moi, disait-il, je ne peux pas passer la nuit dans un lit. Le rhumatisme que j’avais dans le bras, je l’ai dominé !

Tout ce qu’il contait prenait dans sa bouche une sorte de grandeur épique. Une chasse au canard devenait une aventure où abondaient les faits surprenants. On le voyait au guet, à l’heure où les têtes bleues et les ailes grises pacagent dans les terres découvertes par la marée basse, tirant l’herbe avec leur bec plat pour se nourrir de la racine qui est blanche comme du poireau. « C’est cela, disait-il, qui leur donne un goût fin. Ceux qui vivent dans les marais, au bord des étangs où ils se nourrissent de sangsues, ont une viande molle comme la chair d’anguilles. » Les canards du bassin et ces canards-là, ils étaient aussi différents que poule et poulet !

— La nuit au jour, quoi !

Il avait cette finesse des sens qui est le privilège des connaisseurs et des illettrés. Les étrangers qui venaient l’été, ne sachant pas même distinguer entre le poisson de l’océan et celui du bassin, lui faisaient l’effet d’être des barbares.

Sa bru, Augustine, qui était grasse et avenante, donnait la réplique. Elle avait une figure colorée, de gros sourcils noirs, un air de bonté et de bonne humeur. Sa voix était agréable et chaude : « Les messieurs, renchérissait-elle, ne savaient pas que le poisson se cuit à la broche. » Le fils, Jules, silencieux, son béret relevé sur un toupet de cheveux frisés, le visage bien en couleur, la moustache rousse, avait un mouchoir à carreaux noué sur le col de sa vareuse. C’était lui qui allait au dehors chercher les panetières et les renversait sur la table.

— Chauffe-toi, disait le vieux, qui était venu s’accroupir devant le foyer, tendant à la flamme ses deux mains ouvertes.

Michel s’était assis sur une vieille caisse, ses sabots dans les débris d’huîtres. La vapeur soulevait le couvercle d’un pot à soupe couleur de suie. Il faisait sombre dans la cabane éclairée seulement par une petite fenêtre et par le grand feu. C’était bon de se sentir reçu avec amitié.

— La mer, disait le vieil homme dont sonnait la voix haute et franche, je la connais et elle me connaît !

Michel l’aurait écouté des journées entières : il avait eu tant d’aventures ; à neuf ans, cassant la vitre de sa cabane pour sauter dehors avec un vieux fusil à piston et vivant dans les fourrés comme les renards ; à onze ans, mousse sur un trois-mâts en bois, de Bayonne. Le canal de Suez n’était pas percé. C’était le temps où l’on faisait le grand tour. Les jours de tempête, quand la voilure mouillée était raide comme de la tôle, il fallait la crocher avec les dents pour prendre les ris.