Le vent fait voler sur les lattes des rubans d’algues et des filaments de goémon couleur vert bouteille. D’autres embarcations glissent, se rendant aux parcs. Sylvain reconnaît de loin tous ceux qui arrivent :

— Voici Albin… Hilaire… Laurent !

Une « pétroleuse » peinte en bleu clair file en ronflant vers un banc de sable. Une femme seule la conduit, debout au gouvernail.

Maintenant les pinasses à sec reposent sur le lit de vase. Le ciel est gris sombre sur l’étendue désolée des parcs. A travers les palissades, on aperçoit d’autres bassins boueux où les parqueurs clairsemés pataugent. Tristes propriétés marines, sans herbes ni sillons, d’une uniforme couleur de bure où l’on semble cultiver des pierres.

Les nuées baissent et commencent de fondre en une petite pluie où se dissolvent les contours du cirque. Sylvain fait le tour des palissades qui défendent le parc contre les poissons. Ses patins s’enfoncent dans la boue où affleure l’eau. Un homme debout à quelque distance, et qui répare une clôture, un fagot de pin jeté à ses pieds, s’est retourné pour lui parler. Michel, accroupi, cherche parmi les cordes et les appareils une paire de patins. Il croit comprendre qu’on parle de lui.

— Es lou bâtard, questionne soudain d’une voix perçante une femme qui approche.

La pluie se fait plus serrée sur l’étendue quadrillée de haies dénudées où les algues pendent comme des poignées de cheveux verdâtres. L’enfant a fini d’assujettir à ses sabots les plateaux de bois. Il a enfilé un ciré trop long, maculé de boue. Sylvain, qui s’est rapproché, lui demande les râteaux de parc. Il les fait passer. Il regarde tout autour de lui. Sous le capuchon, ses yeux brillent d’irritation dans ses traits tirés.

Les voici, courbés en deux, leur capote noire ruisselante de pluie, grattant le sol avec leur râteau et en arrachant des poignées d’huîtres empâtées de vase. Ils en remplissent les panetières accrochées à une sorte de trépied en fer qui les tient ouvertes. La boue remuée a une odeur forte. On entend toujours l’océan qui tape derrière les dunes. Les autres parqueurs, disséminés, sont aussi penchés sur leur tâche et comme estompés dans une fumée d’eau.

Il semble que l’on soit dans quelque désert marécageux où les voix du monde ne parviennent pas. Le petit mot cruel, balle perdue, a pourtant volé dans cette solitude. Bâtard ! Bâtard ! Michel se sent avec horreur redevenir mauvais. Même ici ! Pourquoi ? N’aura-t-il nulle part pour nom que l’insulte ? Le sobriquet infamant le marque. Une fois encore son malheur secret, en vain scellé sous le silence, l’orgueil, le dépit, lui a été par une voix inconnue jeté à la face. Des larmes de colère se mêlent à la pluie qui cingle ses joues. Il n’y a pas de bonté au monde. Personne ne sait rien de la souffrance des autres ni de la justice. Son propre cœur même est plus souillé de haine et de révolte que cette vase où ses pas s’enfoncent.

Il pêche maintenant un peu à l’écart. Comme déjà reflue la mer, il faut se hâter. Sylvain rassemble les panetières. Le clapotis bat les palissades et les cages noires des collecteurs. Un moment, Michel est resté appuyé sur l’encolure de la pinasse, ses bottes dans l’eau. Quelques barques chargées s’éloignent. Dans son âme où la colère exaltait tout à l’heure des instincts profonds, honte, révolte, désir de revanche, soif mystérieuse de beauté et de pureté, l’orage se fond dans une impression de découragement et de lassitude. Il fait tomber son capuchon et passe sa main sur son front humide.