Une grande brise souffle de l’océan. Au retour, sitôt la voile hissée, étendu à l’avant sur le tas d’huîtres, il s’est endormi.
VII
Les jours allongeaient. La lumière douce et argentée annonçait la saison heureuse, dispensatrice de sève et d’amour où le vent disperse dans les pignadas le pollen semblable à une pluie de soufre.
Sur l’horizon clair, la flottille éparse des parqueurs évoquait des idées de travail paisible. Le bassin avait pris des tons lactés. Le ciel tissait d’un fuseau léger ses écharpes de gaze que la brise enroule.
Le long de la plage, adossés au talus de sable, hommes et femmes continuaient de trier les huîtres. Le détroquage avait commencé. Chaque jour arrivaient quelques barques lourdement chargées de tuiles visqueuses, feuilletées de coquilles qui semblent une étrange flore de corne et de pierre. Le frai s’était déposé en abondance sur les collecteurs l’été précédent ; et la première pousse du naissain ayant été belle, chacun disait que les parcs seraient cette année bien ensemencés.
Dans la petite maison des Picquey, le lien du travail s’était resserré entre la famille et Michel. Dès le point du jour, il était debout et la nuit même s’il le fallait, allumant la lanterne pour aller chercher les appareils dans la voilerie. On le voyait traverser la plage, portant sur l’épaule la voile enroulée au mât. Le premier monté dans la pinasse, il nettoyait avec un balai de brande le fond souillé de vase et de débris. Il vidait l’eau avec un sabot. Pour l’amener à la jetée, son caleçon rouge retroussé, marchant dans la mer, il tirait l’embarcation avec une corde ; ou bien, debout à l’arrière, les épaules courbées sur une longue perche, il s’arc-boutait pour la pousser de toutes ses forces.
Quelle que fût l’heure, de jour ou de nuit, Estelle était sur la jetée pour le voir partir. Elle se détachait, mince et fine parqueuse, en « bénesse » noire, son paletot noué d’un cordon sur sa taille svelte, le pantalon bleu rapiécé découvrant ses chevilles charmantes gainées de gros bas dans de vieux sabots.
Sous la tuile sombre de sa coiffure, coulissée, bordée d’une ruche, élargie d’une sorte de bavolet que le vent soulevait sur ses épaules, elle suivait tous ses mouvements. L’amitié brillait dans ses yeux allongés sous de fins sourcils. Deux petits anneaux d’or dansaient dans l’ombre à ses oreilles. Une brune figure, rayée de dents blanches, où montait le plus beau sourire.
Michel, sans parler, faisant virer la pinasse d’un mouvement doux, la rangeait contre la longue échine pierreuse. Il tendait les mains pour qu’elle lui fît passer les bottes, le ciré, le panier en fil métallique où une bouteille était couchée à côté du pain enveloppé dans un linge. Elle le forçait à mettre au fond du coffre un vieux tricot gris.
— Couvre-toi là-bas, disait-elle.