Elvina, toujours geignante, la taille tassée au coin de la cheminée sur sa chaise basse, ne se pressait pas de guérir. Elle avait tiré d’un sac toutes sortes de nippes et les ravaudait, passant dans des flanelles blanchies par les savonnages les grosses aiguillées de laine. Derrière ses besicles, des pensées réconfortantes chauffaient ses yeux gris.
Un expéditeur ayant fait une commande peu ordinaire, Sylvain s’avisa un jour d’emmener Estelle. Elvina n’avait pas manqué de dire qu’à son âge, il y avait beau temps qu’elle allait au parc et travaillait d’un soleil à l’autre. La petite, penchée sous la galerie, lavant la vaisselle dans une terrine, avait étouffé un cri de joie.
— Je veux bien y aller, dit-elle.
Sur son visage tourné vers Michel, un éclat de bonheur naissait comme le jour se lève.
Pendant deux semaines, on les vit partir tous les trois. Toujours en avance, elle attendait au bout de la jetée, son panier au bras. Quand elle embarquait, Michel, debout dans la pinasse, lui tendait la main. Gracieuse, la taille oscillante, elle enjambait les bancs ou la toile.
Quand l’embarcation s’éloignait, elle se rencognait, face à Michel, assise au fond sur un tas de cordes. Les mains croisées sur ses genoux hauts, elle fixait au loin un regard brillant. Les jours de grand vent, Michel ayant hissé l’humble voile qui portait dans le bas une large pièce, le bordage rasait les vagues dansantes. On entendait des coups sourds sur l’avant de l’embarcation. L’écume jaillissait. La main sur la barre, Michel surveillait l’horizon par-dessous la toile.
Sylvain grommelait :
— Serre donc le vent de plus près. Tu nous feras mettre le fond en l’air… Si tu ne m’écoutes pas, j’amène la voile.
Michel ne daignait même pas lui répondre. On entendait derrière les dunes le ronflement de l’océan. Les risées violentes soulevaient sur le cou d’Estelle le volant ruché de sa « bénesse ». A chaque bordée, c’était un jeu de se baisser lorsque l’écoute passait sur sa tête. La voile battait, durement secouée, puis de nouveau s’enflait à se rompre. Les crêtes mouchetées de blanc fuyaient rapides sur le flanc incliné de la longue barque. Et Estelle riait, petite primitive, le cœur en joie, si heureuse qu’elle eût voulu voir durer toujours cette course ailée avec son ami dans la griserie de l’air et du large.
D’autres jours, quand ils ramaient ensemble, elle avait des sursauts de gaieté et rompait le rythme, battant l’eau en arrière, de gros bouillons d’écume naissant sous ses avirons. Sylvain grondait. Mais elle se retournait vers Michel, la bouche étincelante et les épaules secouées de rire.