Au parc, ils déjeunaient sur le même banc, une petite gamelle posée entre eux. C’était elle qui coupait le pain, remplissait son verre. Sylvain, édenté, son grand nez au vent, et qui surveillait toutes choses sur la mer et chez les voisins, mangeait par lentes bouchées sans s’occuper d’eux.

Michel était maintenant rompu au travail. Il ramait, se tenait solide sur ses patins, déterrait vivement les huîtres et chargeait la barque. La vue d’Estelle, courbée près de lui sur le champ boueux, réjouissait son cœur d’une douceur cachée. Ensemble, ils lavaient les panetières alourdies de vase en les plongeant dans l’eau à plusieurs reprises.

Tout à coup, regardant Michel, elle s’interrompait pour lui dire d’une voix hésitante :

— Tu es content ?

— Moi, je suis heureuse, se hâtait-elle d’ajouter, voyant se rembrunir le visage aimé. Il fait bon ici… On est tranquille !

Il s’éloignait pour pêcher un peu à l’écart.

— Tu n’es pas fâché, insistait-elle avec maladresse.

Il ne répondait pas. Que lui voulait-elle ? Ne pouvait-on le laisser en paix ? L’air vif de la mer excitait en lui une sensation d’énergie qui suffisait à sa vie profonde. Il avait besoin d’être seul. Quand Sylvain appelait, il levait des yeux éblouis comme un homme tiré de son rêve.

Le soir, attablé, il trouvait bon goût à la soupe et redemandait hardiment du pain. La grande faim de l’adolescent qui travaille creusait sa poitrine. Il s’était élargi en quelques semaines. Au fond de lui-même, dans cette place souffrante où la honte s’était amassée, une sensation de vie nouvelle dissolvait peu à peu sa grande misère. Ce qu’il s’était juré de faire, il l’accomplissait. Sa mère saurait qu’il ne voulait plus lui être à charge. Il imaginait sa surprise, ses protestations, avec une ardeur de revanche où passaient des mouvements d’amour et de haine.

… Non, avait-il déclaré à l’abbé Danizous, d’une voix rude, elle ne sera pas étonnée, je l’ai prévenue.