Et comme l’abbé, à plusieurs reprises morigénant Elvina, insistait pour qu’il recommençât de prendre ses leçons :

— Oh ! il a bien le temps, avait marmotté la femme. Qu’est-ce que vous pensez que l’on veut en faire ?

Michel, debout un peu à l’écart, la tête en avant et les mains aux poches, les laissait parler.

Ce garçon taillé pour carguer des voiles, s’entendant à toute besogne, mais dont le front se développait, en encorbellement magnifique, sur les yeux cernés, l’abbé sentait qu’il était capable de décisions soudaines, prêt à surprendre successivement chacun de ceux qui auraient l’illusion de le tenir en main.

Quelque jour, une des forces invisibles que l’on sent courir et dont les anciens faisaient des dieux, amour, haine ou rêve, dans un vent de départ, le secouant avec une sorte de fureur sacrée, l’enlèverait au gîte.

L’abbé, debout pour partir, mais attentif, le geste retenu, plaçait à propos dans le verbiage d’Elvina des phrases adroites dont elle ne soupçonnait pas l’ironie secrète. Deux ou trois fois, il avait remarqué que Michel poussait vers la bonne femme, pie criarde comme il y en a tant sur cette côte, des regards furieux.

Sans qu’il en eût conscience, la présence de l’abbé était une lumière qui éclairait d’un jour nouveau tout son entourage. La voix perçante d’Elvina blessait comme une vrille ses fibres secrètes. Il songeait à ce qu’il avait rêvé de la vie, à la merveilleuse promesse que lui apportait une mère jeune, inconnue, dont le regard était sur son âme comme une caresse.

— Pourquoi, pensait-il, prennent-ils plaisir à me rabaisser ? Ils ne sentent donc pas que nous ne sommes pas de la même race ?

Mais à Dieu vat ! C’est une belle revanche que vogue la galère : la vie qu’il menait lui apparaissait l’unique moyen de punir sa mère, de triompher d’elle, de lui prouver qu’il était libre.

Pourtant quelque chose de triste et d’insatisfait travaillait son âme. Au retour du parc, le remue-ménage prenant fin, il laissait Estelle donner au grison une fourchée de foin. On le voyait s’éloigner, cherchant sur la plage un coin solitaire. Parfois, assis sur un talus rongé par le vent, entre les racines décharnées d’un pin, il tirait de sa poche le vieux petit livre de l’Odyssée que l’abbé Danizous lui avait donné.