Sa voix veloutée se faisait suppliante. Il ne voudrait pas la laisser en peine. Qu’était-ce pour lui qu’une journée ? Il serait bien payé. Mais impassible, et débrouillant des mailles emmêlées, il commençait de réparer une large déchirure ; atterrée, elle le regardait passer la navette dans le filet, former une boucle, sous son pouce épais, puis tirer et serrer le nœud, d’un coup sec, aussi insensible à ses prières que s’il eût été une statue de pierre.
Alors elle s’éloigna, muette, désolée, ses joues brûlantes. Elle avait contre cet homme la colère impuissante que donnent les choses qui vous font obstacle. La nappe d’argent clair attira ses yeux. Elle pensait : « Il est là-bas… ce serait si bon d’aller le surprendre. » Elle imaginait son étonnement, le retour dans la même barque. Avec les difficultés croissait son désir, un instinct du cœur obscur, exigeant jusqu’à la souffrance, qui ne l’avait jamais possédée avec cette force.
— Vous cherchez quelqu’un, lui dit Hilaire, un gros homme tassé et bavard, une petite pipe dans sa main velue, qui la surveillait depuis un moment. Il commence à se faire tard pour la marée. Mais si vous demandiez à Laurent, je crois bien qu’il vous porterait.
— Allez vite, recommanda-t-elle, comme il s’offrait à l’aller chercher.
— Il doit être chez lui, marmottait le bonhomme, en traversant l’esplanade avec cette marche balancée des gens de mer.
Quelques parqueurs, au bas d’un talus, l’observaient sans en avoir l’air. Elle allait et venait, durement menée par son impatience, s’arrêtant parfois, le visage tourné vers la route. Puis elle regardait fuir l’eau descendante. Comme la nappe claire, enflant et renversant sur la plage sa frange perlée, se retirait vite ! Les yeux de Laure suivaient les longs plis brillants qui reprenaient en vain leur élan, toujours plus bas, découvrant un espace humide ourlé de varech. Sur le sable souillé de filaments verts s’inscrivait la fuite de la mer.
Que faisait donc cet homme ? Où pourrait-elle aller pour le rechercher ? Elle ne lui avait pas demandé son nom. A la pensée de Michel s’était substituée en elle une sorte de fièvre qui ne lui permettait pas de rester en place. Elle ouvrait à tout instant son sac pour regarder sa montre. Dans une demi-heure peut-être, il serait trop tard ! Devant le bassin qui les séparait, elle oubliait ce qui, ailleurs, occupait sa vie, n’éprouvait plus qu’un désir violent et aussi l’étouffement de l’attente qui absorbe toutes les forces.
— Croyez-vous, madame, que je pourrai encore embarquer ? J’attends quelqu’un qui doit me conduire. C’est un marin qui s’appelle Laurent. On est allé le chercher… Savez-vous s’il habite loin, disait Laure très vite.
Depuis un moment, elle voyait sur la plage, triant des huîtres, un couple de parqueurs installés auprès d’une table basse. Chaque fois qu’elle regardait de ce côté, elle se heurtait aux yeux de la femme, vifs et enjoués, qui l’observaient.
— Ce sont les Picquey que vous cherchez, répondit-elle avec entrain, la voix forte, sans s’attarder à dire qu’elle la connaissait. Le Sylvain ne savait donc pas que vous deviez venir ? Sa femme dit qu’il est parti pour deux ou trois jours.