« C’est trop ! » pensa-t-elle.

Elle avait cru aller vers la paix, et c’était un avenir chargé de menaces qu’on lui découvrait. Après avoir expié en secret dans les deux hommes qu’elle avait aimés, frères séparés malgré la mort par une injure ineffaçable, lui faudrait-il encore souffrir dans son fils ?

Elle aurait voulu crier à Michel :

— Ne pense pas, n’écoute personne, ne songe qu’à moi !

Lui, du moins, le soir de cette scène qu’il lui avait faite, s’était au dernier instant jeté dans ses bras. Elle croyait sentir sur son visage sa face chaude et trempée de larmes.

— Je l’aime pourtant, il sait que je l’aime !

Jeune femme, née sous un autre ciel, et que n’avaient défendue ni la famille absente ni l’éducation, elle sentait son être amolli par un sang qui traînait des langueurs ardentes. Oui, c’était pour un foyer une honte atroce que la trahison fraternelle. Elle le savait. Elle en gémissait. Mais devait-on ne voir que cela, y penser toujours ? Est-ce qu’il ne restait pas tant de bonnes choses qu’on pouvait encore goûter, respirer ensemble, l’air, le soleil, l’amour qui n’est jamais tout à fait le même, le rajeunissement perpétuel de la vie meilleure que les hommes.

Comme le matin lui semblait loin ! Quelle était la distance incommensurable qu’elle avait parcourue en ces quelques heures ? Les insultes de Biscosse, ses pas errants sur la plage et dans la garenne, tout repassa devant ses yeux en images précipitées… Tous ici la rejetaient et la méprisaient.

Que lui voulait-on ? Elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. Pourquoi les hommes et son enfant même s’obstinaient-ils dans des idées ? Quelle était cette rage de mettre à la torture les autres et soi ? On se faisait souffrir par l’esprit quand l’oubli, l’anéantissement du passé aurait pu être si facile.

Elle s’humilia. La pensée des études interrompues la désespérait. Que faire ? Il lui serait impossible de revenir avant l’été. D’ici là, Michel allait s’entêter dans sa révolte ; car elle entrevoyait que son essai d’indépendance n’était que l’exécution de la menace qu’il lui avait faite. Il se préparait à se passer d’elle ; élevé chez des pêcheurs, il se rangeait à leur côté et prenait leur vie. Qu’adviendrait-il plus tard de cet enfant ? Elle croyait le voir, lui aussi, dans quelque pauvre maison en planches, avec un vieux tricot et de grosses bottes, rude et grossier comme ce Biscosse qui, tout à l’heure, l’avait insultée. Son fils serait un homme du peuple. C’était l’écroulement de ses rêves.