— Je vous en prie, implorait-elle, levant vers l’abbé ses beaux yeux qu’animait une prière ardente, essayez encore de me venir en aide. Puisque vous avez déjà tant fait pour lui, vous saurez le reprendre, le ramener…
L’abbé Danizous sentait croître la suffocation qui serrait son cœur. Cette scène était trop pénible. Il songeait à Michel apprenant un jour ce qu’elle lui cachait. Cet enfant aurait horreur de lui-même. Où fuirait-il pour échapper à ces visions ? La pensée lui vint de ces grands oiseaux, les goélands, qu’on voit se reposer un moment sur les vagues, puis qui s’élèvent, à larges coups d’ailes, toujours plus loin, vers les espaces immaculés.
Michel, isolé dans la solitude de ce pays de pins et de mer, avait quelque chose du goéland sauvage. L’abbé le revoyait, comme il l’avait souvent aperçu, assis dans les fougères au bord du bassin, regardant passer les nuages. C’était là que sa nature s’était formée. Il appartenait à ces grands espaces. Mais quant à mettre la main sur ce cœur ombrageux, tout soulevé d’indépendance, qui sursautait au moindre contact, l’abbé, sourdement découragé, sentait bien que l’heure était passée, et qu’il échouerait aussi complètement à le ressaisir qu’à fixer sous un toit humain le royal oiseau.
— Maintenant, demanda-t-il, qu’allez-vous faire ? Est-ce que vous pourrez longtemps ne pas lui répondre ? Ne croyez pas qu’il vous comprendra. Les enfants ont le cœur pur. Ce sont eux qui voient la vraie justice. Ceux qui ont vécu, et qui savent dans quelle boue l’on va, et que la peine lève au fond du péché, sentent qu’il faut bien la miséricorde, et que Dieu a mis partout à côté du mal la charité et le repentir. Mais un enfant ! Celui-là surtout… Il lui fallait ce qu’il y a de plus beau au monde.
L’abbé s’était levé : une autorité singulière émanait de son long profil décharné par la vie de l’âme autant que par les misères de la maladie.
— Il fallait choisir entre lui et vous.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que ces visites qui le troublent, et précipitent la crise dont il souffre, je crois que vous feriez mieux de les remettre pour quelque temps. Il est agité, il a besoin de se ressaisir. A son âge il lui faut du calme. Puisque vous l’aimez, renoncez à lui faire ce mal inutile… C’est aussi pour vous que je le dis !
Il avait failli ajouter : « Si vous le poussez à bout, quelque jour il vous haïra. » Mais ces mots qui montaient à ses lèvres, il les arrêta.
— Mon Dieu ! gémit-elle.