Une Arésienne, qui allait à la gare, poussant une brouette chargée d’une caisse d’huîtres, passa sur la route. Devant le hangar des Messageries, elle vit sortir le vieux commissionnaire, sa blouse ouverte sur son tricot. Un employé les rejoignit. Tous trois, à côté d’une charrette attelée de mules et remplie de planches fraîchement sciées, jetaient vers la route des coups d’œil fréquents.

Le soleil tombait, boulet de braise au-dessus des pins. Les ombres de cette belle soirée s’allongeaient sur les prés, tournaient au violet. Un vent frais se levait, glissant léger et pour son plaisir à la manière des oiseaux qui se grisent le soir de vols planés.

Elvina, la tête cachée dans sa « bénesse, » parlait d’une voix assourdie avec une extrême volubilité. Elle allait d’un tel train que Laure n’avait pu placer que deux ou trois questions. Elle semblait distraite, indécise. Douceur de rentrer dans la vie commune, apaisement de se retrouver dans le grand air vif, brillant et qui vous sourit ! Le soir doré dissipait son malaise moral, l’horrible impression de peur et de honte dont elle restait endolorie. Elle respirait la brise, l’odeur des fougères. Une branchée d’aubépine élevait dans une haie le premier chant nuptial du printemps. La sérénité de grands espaces lumineux la rassérénait. Que le ciel était pur, baigné d’une lumière qui rajeunissait les yeux et la vie !

Un moment avant, elle était sortie de chez l’abbé Danizous, la tête étourdie, prête au sacrifice. Elle avait senti passer sur elle l’esprit divin du renoncement. Son cœur avait soudain plié. Elle était d’ailleurs surexcitée par cette lutte, les joues chaudes encore des larmes qui lui avaient sans cesse échappé.

Maintenant, par un revirement mystérieux, elle ne voulait plus. L’éclat de la campagne, ces bonnes odeurs de pré et de mer, pénétrant en elle, l’allégeaient et faisaient remonter à ses lèvres le goût de la vie. Ses regards se reposaient sur l’horizon. Pourquoi s’alarmer inutilement ? Que pouvait-on savoir de l’avenir ? Si une force mystérieuse l’avait, malgré ses répugnances, conduite chez l’abbé, c’était qu’elle avait vu en lui son seul espoir, sa dernière chance de salut. Mais les sentiments qu’il avait fait tressaillir tournaient en rancune. Elle savait, elle, que Michel ne lui avait pas fermé son cœur. L’abbé exagérait, mettait tout au pire. Lui-même n’était-il pas réduit aux suppositions ? Non seulement Michel ne lui confiait rien, mais il le fuyait. Elle pensa qu’il n’avait pas su se l’attacher. Par une rapide réaction de femme, dont l’amour-propre autant que le cœur a été meurtri, elle se jurait de ne plus le revoir. C’était un prêtre. Il se tairait. Que lui importait le jugement qu’il pouvait porter sur sa vie ? Avait-il cru qu’elle allait mettre son sort dans ses mains ? A mesure que les impressions du plein air exerçaient sur elle leur action radieuse, elle se libérait de ce qui lui semblait un mauvais rêve, gardant seulement de l’état où il l’avait vue une confusion insupportable.

Il y avait plus d’un quart d’heure qu’on les regardait, Elvina sur la plate-forme de sa voiture, et elle, debout dans la marge d’herbe. Le charretier, laissant ses mules, avait eu le temps de boire au café un verre de vin blanc. Il reparaissait, son fouet à la main. Le commissionnaire et l’employé avaient viré autour du hangar. La femme, ayant tiré un bas de sa poche, tricotait près de la boîte aux lettres.

Laure sentait bien qu’il y avait des gens arrêtés près de la gare et qui l’observaient. Elle ne paraissait pas s’en inquiéter. Elvina venait de frapper à plusieurs reprises, avec les cordes, sur le dos de l’âne ; et l’on voyait s’avancer le petit équipage, la jeune femme marchant à côté dans la paix du soir.

Elvina parlait de la cabane qu’ils avaient achetée à Piraillant, en face de leur parc. Et Laure revoyait ce hameau de pêcheurs entrevu seulement quelques instants, un jour qu’elle longeait en bateau cette rive du bassin ; pas même un village, un ramassis de bicoques en bois, grises ou goudronnées, avec des ruelles étroites au pied de la dune. Elle se rappelait un figuier énorme, sur le fond de sable, et les treilles jetant d’un toit à l’autre leurs tentes de feuillage.

— Vous ne me loueriez pas votre cabane au mois de juillet pendant quinze jours ?

Ces mots s’étaient spontanément pressés sur ses lèvres.