— Ce serait donc pour vous ? demanda la bonne femme, dont la face laissa paraître la stupéfaction.

Elle hésitait, ne sachant quelle pensée cachaient ces paroles étranges. La cabane suffisait à de pauvres gens. Il y avait deux grands lits, la cuisine et un petit chai ; mais c’était là-bas bien solitaire, loin de tout, avec seulement une épicerie. La voiture du boucher ne passait qu’une fois par semaine.

Laure n’écoutait pas. Elle souriait aux idées heureuses. Le projet de s’installer avec son fils dans une bicoque lui aurait paru, le matin encore, un rêve insensé. Elle s’étonnait à présent de n’y avoir pas songé plus tôt. C’était en elle une fièvre soudaine qui l’exaltait comme une victoire. Son esprit se remplissant d’images rapides, elle se voyait, pendant le voyage que son mari ferait en Hollande, installée là-bas… Qui donc pourrait la découvrir parmi ces cabanes où les étrangers ne s’arrêtaient pas ? Ses impressions se confondaient pour ne former qu’une grande espérance.

— Lui qui s’imagine que je ne l’aime pas !

Elle se représentait son saisissement, l’élan d’amour qui l’emporterait, lui, le révolté, l’incrédule, quand elle serait enfin toute à lui. Il la croirait, il la connaîtrait, et le frisson de l’attente faisait déjà refluer le sang à son cœur.

Comme Elvina descendait lourdement devant la gare, elle l’entraîna près d’une pile de poteaux de mine. Ses mains agitées cherchaient dans son sac.

— C’est pour Michel, recommanda-t-elle, en lui remettant un petit paquet. Vous lui direz que je viendrai cet été passer quinze jours avec lui. Vous direz bien : quinze jours.

— Vous préparerez la cabane, reprit-elle, tandis qu’un timbre annonçait le train.

La locomotive dardait son œil de feu dans la percée droite de la voie. Laure, rassérénée, la regardait venir. Sa nature faible sentait le stimulant de l’expédient qui venait de se présenter. Elle se vit dans le compartiment, en tête à tête avec son rêve. Il lui semblait prendre une sourde revanche. Par la portière du wagon, elle regarda le village étalé au milieu des prés. Le clocher se haussait dans les arbres noirs.

Le train s’ébranlait. Elle s’assit, appuya sa tête au drap poussiéreux. L’amour qu’elle sentait pour son enfant, peut-être sommeillait-il en elle avant tout cela, mais, ébranlée par tant d’émotions, elle n’avait jamais éprouvé si intense cette soif, ce désir de vaincre par la tendresse ; de posséder jusqu’au fond du cœur ce fils de sa chair, son enfant inconnu plein de révolte et de vie cachée qui lui échappait.