18 juin 1785, dix heures du matin.

Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au monument du bosquet.

Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain que le fâcheux accident n'aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon fils nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière, une terrible alarme: il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil il y eut un orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des vents, parut très agité: il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de tonnerre, il s'alla précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n'eussiez jamais cru qu'il avoit eu la veille une attaque aussi violente.

Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré que, de sa vie peut-être, Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris, parce qu'il seroit possible qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans le cruel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer.

Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer? Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me fixer avec mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer. En attendant que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous sont à la fois rendus. Boleslas et vos sœurs nagent dans la joie; ils ne parlent que d'aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils: car jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de Lodoïska. Je sens bien qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la beauté, mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement. Mais laisser en France un ancien nom! m'éloigner du tombeau de mes pères! Je vous demande le temps d'y songer.

Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que Jasmin nous a remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de la terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n'a jamais voulu me dire d'où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai montrés à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. Cet écrin, c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l'avoir pas deviné! Il a baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit coffre; puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin, s'est-il écrié, reporte cela tout à l'heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé pour moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma part que le capitaine est un lâche, s'il ne vient pas me redemander l'anneau de mariage de sa prétendue belle-sœur.» Peut-être étoit-ce le moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte; mais j'ai craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune homme dont je connois la redoutable impétuosité.

Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour étoit tombée dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le méritoit. Je me garderai bien d'annoncer à Faublas les dangers de la tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce.

Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin d'une occupation, et qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de le fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseillé d'écrire l'histoire de sa vie. Votre fille y consent, j'y consens aussi, pourvu que le manuscrit ne soit jamais rendu public[8].

[8] Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le monde ne voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un secrétaire infidèle?

Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter: je l'ai forcé de me confier son portefeuille, où j'ai mis en billets de caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l'on regrette de n'être pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les bénédictions d'un peuple entier[9].