Angelique. Il est vrai qu'il est bien doux de se laisser conduire à cette nature pure & innocente, en suivant uniquement les inclinations qu'elle nous donne; mais l'honneur, & l'ambition qui sont venus troubler le repos des Cloîtres, obligent celles qui y sont entrées à se partager, & à faire souvent par prudence ce qu'elles ne peuvent faire par inclination.
Agnès. C'est à dire qu'une infinité qui croyent être Maîtresses de vôtre cœur, n'en possedent seulement que la peinture, & que toutes vos protestations les assurent souvent d'un bien dont elles ne jouissent pas en effet. Je craindrois fort, je vous l'avoue, d'être de ce nombre, & d'être une victime de vôtre politique.
Angelique. Ah, ma chere, tu me fais une injure, la dissimulation n'a point de part à des amitiés aussi fortes que la nôtre; Je suis toute à toi, & quand la nature m'auroit fait naître d'un même sang, elle ne m'auroit pu donner des sentimens plus tendres que ceux que je ressens. Permets que je t'embrasse afin que nos cœurs se parlent l'un à l'autre, au milieu de nos baisers.
Agnès. Ah Dieu, comme tu me serres entre tes bras! Songes-tu que je suis nue en chemise? Ah tu me mets toute en feu.
Angelique. Ah que ce vermeil dont tu es à present animée, augmente l'éclat de ta beauté! Ah que ce feu qui brille maintenant dans tes yeux te rend aimable! faut-il qu'une fille aussi accomplie que toi soit si retirée comme tu es! Non, non, mon enfant, je te veux faire part de mes plus secretes habitudes, & te donner une idée parfaite de la conduite d'une sage Religieuse. Je ne parle pas de cette sagesse austere & scrupuleuse, qui ne se nourrit que de jeûnes, & ne se couvre que de Haires & de Cilices; il en est une autre moins farouche, que toutes les personnes éclairées font profession de suivre, & qui n'a pas peu de rapport avec ton naturel amoureux.
Agnès. Moi d'un naturel amoureux! il faut certes que ma phisionomie soit bien trompeuse, ou que vous n'en sachiez pas parfaitement les règles. Il n'y a rien qui me touche moins que cette passion, & depuis trois ans que je suis en Religion, elle ne m'a pas donné la moindre inquietude.
Angelique. J'en doute fort, & je crois que si tu voulois en parler avec plus de sincerité, tu m'avouerois que je n'ai rien dit que de veritable. Quoi une fille de seize ans d'un esprit aussi vif & d'un corps aussi bien formé que le tien, seroit froide & insensible? Non je ne puis me le persuader, toutes tes démarches les plus negligées m'ont assuré du contraire, & ce je ne sais quoi que j'ai apperçu au travers de la serrure de ta porte, avant que d'entrer, me fait connoître que tu es une dissimulée.
Agnès. Ah Dieu je suis perdue!
Angelique. Certes tu n'es pas raisonnable, dis-moi un peu ce que tu peux apprehender de moi, & si tu as sujet de craindre une amie. Je ne t'ai dit cela que dans le dessein de te faire bien d'autres confidences de mon côté: vraiment ce sont-là de belles bagatelles, les plus scrupuleuses les mettent en usage, & cela s'appelle en termes claustraux l'Amusement des jeunes, & le passe-temps des vieilles.
Agnès. Mais encore qu'avez-vous donc apperçu?