Angelique. Tu me fatigues par tes manieres, sais-tu bien que l'amour bannit toute crainte, & que si nous voulons vivre toutes deux, dans une intelligence aussi parfaite que je le desire, tu ne me dois rien celer, & je ne dois rien avoir de caché pour toi, baise-moi mon cœur? dans l'état où tu es une discipline seroit de bon usage pour te châtier du peu de retour que tu as pour l'amitié qu'on te marque. Ah Dieu que tu as d'embonpoint; & que tu es d'une taille bien proportionnée! Souffre que…

Agnès. Ah de grace laissez-moi en repos, je ne puis revenir de ma surprise, car de bonne foi qu'avez vous vu?

Angelique. Ne le sais-tu pas bien sotte, ce que je puis avoir vu? Je t'ai vue dans une action où je te servirai moi-même si tu veux, où ma main te fera à present l'office que la tienne rendoit tantôt charitablement à une autre partie de ton corps? Voilà le grand crime que j'ai découvert, que Madame l'Abbesse D. L. R. pratique comme elle dit, dans ces divertissemens les plus innocens, que la Prieure ne rejette point, & que la Maîtresse des Novices appelle l'Intermission extatique? Tu n'aurois pas cru que de si saintes Ames eussent été capables de s'occuper à des exercices si profanes? Leur mine & leurs dehors t'ont deçue, & cet exterieur de sainteté dont elles savent si bien se parer dans l'occasion, t'a fait penser qu'elles vivoient dans leur corps comme si elles n'étoient composées que du seul esprit. Ah, mon enfant, que je t'instruirai de quantité de choses que tu ignores; si tu veux avoir un peu de confiance en moi, & si tu me fais connoître la disposition d'esprit & de conscience où tu es à present: après quoi je veux que tu sois mon Confesseur, je serai ta penitente, & je te proteste que tu verras mon cœur aussi à découvert, que si tu en ressentois toi-même les plus purs mouvemens.

Agnès. Après tant de paroles je ne crois pas devoir douter de vôtre sincerité, c'est pourquoi non seulement je vous apprendrai ce que vous souhaitez savoir de moi, mais même je veux me faire un sensible plaisir de vous communiquer jusques à mes plus secretes pensées & actions. Ce sera une confession generale dont je sais que vous n'avez pas dessein de vous prévaloir, mais dont la confidence que je vous en ferai ne servira qu'à nous unir l'une & l'autre d'un lien plus étroit & indissoluble.

Angelique. C'est sans doute ma plus chere, & tu remarqueras dans la suite qu'il n'y a rien de plus doux dans ce monde que d'avoir une veritable amie, qui puisse être la dépositaire de nos secrets, de nos pensées, & de nos afflictions mêmes. Ah que des ouvertures de cœur sont soulageantes dans de semblables occasions! parle donc, ma mignonne, je vais m'assoir sur ta couche près de toi, il n'est pas necessaire que tu t'habilles, la saison te permet de rester comme tu es, il me semble que tu en es plus aimable, & que plus tu approches de l'état où la nature t'a fait naître, tu en as plus de charmes & de beauté. Embrasse-moi, ma chere Agnès, devant que de commencer, & confirme, par tes baisers les protestations mutuelles que nous nous sommes données de nous aimer éternellement. Ah que ces baisers sont purs & innocens! Ah qu'ils sont remplis de tendresse & de douceur! Ah qu'ils me comblent de plaisirs! un peu de tréve mon petit cœur, je suis toute en feu, tu me mets aux abois par tes caresses; ah Dieu que l'amour est puissant! & que deviendrai-je, si de simples baisers me transportent & m'animent si vivement?

Agnès. Ah qu'il est difficile de se contenir dans les bornes de son devoir, lorsque nous lâchons tant soit peu la bride à cette passion! le croiriez-vous, Angelique, ces badineries qui dans le fonds ne sont rien, ont agi merveilleusement sur moi? Ah, ah, ah, laissez moi un peu respirer, il semble que mon cœur est trop resserré à present! Ah que ces soupirs me soulagent! Je commence à ressentir pour vous une affection nouvelle, & plus tendre & plus forte qu'auparavant! je ne sais d'où cela provient, car de simples baisers peuvent-ils causer tant de desordre dans une ame? il est vrai que vous êtes bien artificieuse dans vos caresses, & que toutes vos manieres sont extraordinairement engageantes; car vous m'avez tellement gagnée, que je suis maintenant plus à vous qu'à moi même; Je crains même que dans l'excès de la satisfaction que j'ai goûtée, il ne se soit mêlé quelque chose, qui me donnât sujet de reflechir sur ma conscience, cela me fâcheroit bien; car quand il faut que je parle à mon Confesseur de ces sortes de matieres je meurs de honte, & je ne sais par où m'y prendre. Ah Dieu, que nous sommes foibles, que nos efforts sont vains pour surmonter les moindres saillies & les plus legeres attaques d'une nature corrompue!

Angelique. Voici l'endroit où je t'attendois, je sais que tu as toujours été un peu scrupuleuse sur beaucoup de sujets, & qu'une certaine tendresse de conscience, ne t'a pas donné peu de peine. Voilà ce que c'est que de tomber entre les mains d'un Directeur mal appris & ignorant: pour moi, je te dirai que j'ai été instruite d'un savant homme, de quel air je devois me comporter pour vivre heureuse toute ma vie sans rien faire neanmoins qui pût choquer la vue d'une Communauté reguliere ou qui fût directement opposé aux Commandemens de Dieu.

Agnès. Obligez-moi Sœur Angelique, de me donner une idée parfaite de cette belle conduite; croyez que je suis entierement disposée à vous entendre, & à me laisser persuader par vos raisonnemens, lors que je ne pourai les détruire par de plus forts. La promesse que je vous avois faite de me découvrir toute à vous, n'en sera que mieux observée, parce qu'insensiblement dans mes réponses qui partageront nôtre entretien, vous remarquerez sur quel pied l'on m'a établie, & vous jugerez par l'aveu sincere que je vous ferai de toute chose, du bon ou du mauvais chemin que je suivrai.

Angelique. Mon enfant, tu vas peut-être être surprise des leçons que je te vais donner, & tu seras étonnée d'entendre une fille de dix neuf à vingt ans faire la savante, & de la voir penêtrer dans les plus cachés secrets de la politique religieuse. Ne crois pas, ma chere, qu'un esprit de vaine gloire anime mes paroles, non, je sais que j'étois encore moins éclairée que toi à ton âge, & que tout ce que j'ai appris a succedé à une ignorance extrême; mais il faut que je t'avoue aussi qu'il faudroit m'accuser de stupidité, si les soins que plusieurs grands hommes ont pris à me former, n'avoient été suivis d'aucun fruit; & si l'intelligence qu'ils m'ont donnée de plusieurs langues, ne m'avoit fait faire quelque progrès par la lecture de bons livres.

Agnès. Ma chere Angelique commencez je vous prie vos instructions, je languis dans l'impatience où je suis de vous entendre, vous n'avez jamais eu d'écoliere plus attentive que je le serai à tous vos discours.